—Ah! pour le coup, ma chère, j'aime mieux le macadam!

Vers six heures du soir, nous atteignons le pied d'un rocher droit et superbe comme un palmier; il enfonce sa tête dans un nuage noir. Le cheikh Chellaba lève la main:

—Kalaâ! nous dit-il.

Sur ce bloc de pierre, haut de mille mètres, sont couchées trois bourgades qui forment Kalaâ: Ouled-Hamadouh, Ouled-Aïssa, Ouled-Aaroun, et les ruines d'une quatrième qui fut Tazlah. Mais par où donc y atteindre? Par ce bel escalier taillé en zig-zag dans le marbre. Quel palais des Mille et une nuits en possède un pareil? A mesure que nous en montons les marches, l'abîme grandit à droite, à gauche ou derrière nous. A chaque tournant, il semble que nous plongions dans le vide. Mais le vide ne nous fait plus pâlir, et l'émotion qu'il éveille en nous est plutôt agréable que poignante. A moitié chemin de la crête, un épais rideau de brouillards se déroule autour de nous.

Alors, transportés en plein pays des fées, nous escaladons des degrés de marbre à travers des nuées grises. Tout le reste s'est évanoui: les montagnes et les précipices, le ciel et la terre. Puis, tout à coup, et comme si la nature voulait dans ce jour épuiser pour nous tous ses spectacles, riants, imposants ou terribles, c'est le déluge! Les nuées grises deviennent des cataractes. L'escalier est un torrent, le crépuscule du soir éclaire de lueurs blafardes une inondation fantastique. La nuit jette sur nous son manteau de ténèbres. Nous ne voyons plus rien; en vain nous appelons-nous les uns les autres, les hurlements du vent étouffent notre voix. Pendant une heure encore, au milieu de la tempête déchaînée, nous escaladons ces marches de pierre qui nous paraissent aussi nombreuses que les degrés de l'échelle de Jacob. Le seul instinct de nos montures nous protège: aucun de nous n'échangerait son maigre mulet kabyle contre la Toucques ou la Fille-de-l'Air. A huit heures du soir, nous nous séchons autour d'un grand feu que font flamber pour nous les fils, frères et cousins du bon cheikh Chellaba: c'est une famille d'or.

Et maintenant, lecteur, mon ami, qui avez acquis des droits à ma reconnaissance en me suivant à travers ce monde extraordinaire dont mon crayon ambitieux a tenté une esquisse, ne craignez pas que j'abuse de votre bonté indulgente. Non, je ne vous ferai point partager notre souper au piment, notre tapis aux puces. Je ne vous raconterai point Kalaâ avec ses trois bourgades, et sa jolie mosquée aux dix-sept arcades, et ses trois canons fleurdelisés fondus en 1559 par un esclave chrétien. Je ne m'étendrai pas sur l'extrême politesse de ses habitants, plus civilisés que tous leurs frères de Kabylie, ni sur leurs aptitudes industrielles et commerciales. Je ne vous ferai toucher du doigt ni leurs riches broderies d'or et d'argent, ni leurs cuirs, ni leurs toiles, ni leurs soies, ni même le burnous que tissait, le lendemain matin, la belle Belkhrer, assise devant son azetha [Métier.], au fond de son akham [Maison.]. Quelle peinture pourtant vous ferait un maître en l'art d'écrire de cette femme aux traits nobles, drapée dans ses haïks, parée de ses bijoux, coiffée comme la Judith antique, qui passe avec ses doigts effilés la chaîne entre la trame, tandis que son oeil de mère surveille un groupe d'enfants demi-nus s'ébattant autour du foyer. Mais beaucoup ont visité Kalaâ, et plusieurs ont décrit cette capitale de l'antique royaume de Labbès, longtemps armée contre la domination turque. Au pied de son rocher que nous redescendons par un autre escalier de marbre, la plaine arabe s'étend vers le sud, nappe infinie, verte ou fauve, accidentée çà et là de grandes tentes en poil de chameau ou de chèvre, autour desquelles paissent d'innombrables troupeaux. Nous jetons un dernier regard ému sur les montagnes kabyles, et en route pour le Désert! Ami lecteur, serez-vous du voyage?

FIN.