—Ah! si j'étais votre mari, madame!
—Monsieur, si vous étiez mon mari, vous m'aideriez à monter sur mon bât. Ami, ta main.
—Ainsi soit-il! dit le Conscrit en la mettant sur son mulet; elle partirait sans moi, et c'est le devoir d'un soldat de suivre son Général. Mais comment nous as-tu procuré des mulets? Tu parles donc kabyle à présent?
—Tu ne sais pas encore que pour satisfaire un désir nous sommes toutes polyglottes. Adieu, beau Djurjura!
Nous quittons le bordj vers deux heures après-midi. Sous un ciel gros de nuages et qui de temps à autre, en guise d'avertissement, nous jette quelques gouttes d'eau au visage, nous montons ou descendons une suite de collines pittoresques, surchargées de moissons et d'arbres fruitiers. Sortant du désert d'Anif, nous éprouvons un plaisir extrême à voir cette végétation exubérante, née des sueurs des Aïth-Abbès. Le cheikh Chellaba marche à notre tête; il monte une mule de race que nous, sur nos mulets, nous avons presque autant de peine à suivre que celle de l'aga. C'est l'homme le plus paternellement bon qui soit. Il veille sur madame Elvire comme si elle était sa fille. La pluie! la pluie! M. Jules, qui se tenait à l'arrière-garde, morose et boudeur, accourt avec les châles; mais déjà le bon père Chellaba l'a prévenu. Il s'est dépouillé d'un de ses trois burnous, celui du milieu, il en a enveloppé madame Elvire.
—Ce n'était qu'une alerte, dit-elle; voici que la pluie cesse.
—Dites plutôt un dernier avertissement qui vous conseille, madame, de retourner sur vos pas.
—Toujours en avant! c'est ma devise.
De crête en crête, de ravin en ravin, nous arrivons devant un mur vertical. Une roche brune, haute de cinquante mètres, nous barre le chemin. A gauche comme à droite, elle se prolonge à perte de vue. Comment la franchir? Mais ce n'est pas le seul obstacle: il y a là un torrent qui bondit sur les pierres. Le cheikh Chellaba y entre résolûment, et madame Elvire après lui en criant: qui m'aime me suive! Nous longeons la muraille; nos bêtes ont de l'eau jusqu'au ventre. Alors s'offre à nous une autre Porte-de-Fer, mais deux fois plus étroite: une fente, une fissure; deux mulets ne sauraient y passer de front. Le merveilleux défilé! de chaque côté, à portée de la main, le rocher vertical; sous les pieds, le torrent, grondant, blanc d'écume. Pour le plaisir d'y passer qui ne voudrait exposer sa vie? Si pourtant l'eau montait?.. nous n'échapperions pas à la noyade. Rassurez-vous: les Aïth-Abbès, gens prévoyants autant qu'industrieux, nous ont ménagé un refuge. A hauteur d'homme et tout le long du défilé, ils ont pratiqué une entaille dans la roche vive. Pour égayer leur chemin et en tirer tout le profit possible, ils ont apporté du terreau, creusé de petites rigoles d'arrosage, planté des figuiers, semé des fleurs à côté des plantes potagères. Et voilà que cette gorge aride, si redoutable, déroule sous le regard enchanté une double chaîne verte et fleurie, dont chaque anneau semble formé par un jardin d'enfant.
Nous sommes sortis du défilé; mais entrons-nous dans le chaos? Non. Voici de toutes parts d'admirables cultures. Autour de nous ce ne sont que fleurs. Pourtant ce qu'on voit ici tient du prodige; est-ce que cela existe réellement? Ne sont-ce pas nos cerveaux, exaltés par la fatigue, qui créent ce désordre indescriptible de roches monstrueuses entassées les unes sur les autres, de hauts pitons perpendiculaires ou surplombants, plus rapprochés encore que ceux de la Kabylie djurjurienne, d'abîmes béants qui sont comme autant de déchirures de la croûte terrestre et du fond desquels s'élève, gémissante ou menaçante, la clameur des torrents? Non, car nous voici penchés sur un précipice dont la paroi verticale descend à droite à cinq cents mètres sous le pied de nos mulets, tandis qu'à gauche elle monte, en surplombant, à cent pieds au-dessus de nos têtes. Nos bêtes trottinent, l'oreille dressée, l'oeil fixe, sur un sentier large comme la main; la pluie l'a détrempé et l'a rendu glissant. Le commandant avait bien raison de vouloir nous garder au bordj! Gare au vertige et ne remuons pas: le moindre mouvement peut déterminer un faux pas, et le moindre faux pas, c'est la mort!… Un cri d'angoisse s'échappe de nos poitrines: le mulet de madame Elvire a glissé et… il reste arc-bouté sur les quatre jambes, la tête et le cou dans le vide. Ah! il reprend son pas. Je suis pâle, le Caporal est blême et le Conscrit vert. Le Général, souriant et moqueur, tourne la tête et nous montre des yeux brillants et des joues roses. Chaque mulet glisse à son tour et nous fait voir la mort d'aussi près qu'on en peut approcher sans qu'elle vous embrasse. Mais qui voudrait laisser paraître sa peur devant une femme si brave? Plus le péril est imminent et plus elle en plaisante. Sa gaîté nous gagne avec son beau mépris du danger, et elle éclate quand le Conscrit, faisant une glissade plus dangereuse encore que les autres, s'écrie: