—Le plus fâcheux, nous dit-il, c'est que vous ne pouvez vous remettre en route aujourd'hui. La pluie, en tombant cette nuit, a rendu la montagne tout à fait impraticable. Les sentiers qui mènent à Kalaâ sont toujours difficiles et dangereux, mais à présent vous y exposeriez sérieusement votre vie. Vous voilà donc prisonniers au bordj pour un ou plusieurs jours. Résignez-vous. Au reste, rien ne vous manquera, le caïd est prévenu, et je reviendrai, moi, le plus tôt possible. Madame Elvire fait une moue charmante qui signifie: je ne me résigne pas du tout, j'ai décidé que nous partirons aujourd'hui pour Kalaâ, et nous y serons ce soir. Cependant, à tous ses mais on oppose des raisons si raisonnables, qu'elle paraît vouloir se ranger tout à coup aux avis de l'amitié prudente. Méfiez-vous, disent les Kabyles, de la femme qui, après s'être longtemps obstinée dans son idée, y renonce soudain pour adopter la vôtre: plus alors elle se montre complaisante et docile, plus elle est résolue à vouloir ce que vous ne voulez pas.
Le commandant est parti après nous avoir à tous fraternellement serré la main. Nous demeurons dans le bordj avec quelques Kabyles dont aucun ne parle ni ne comprend un seul mot de français. La pluie continue à tomber, le vent souffle de l'ouest par rafales, chassant devant lui d'épais nuages d'un bleu d'ardoise qui se heurtent et se déchirent aux crêtes des montagnes, puis saignent abondamment. L'eau ruisselle partout, la vallée est inondée. Le Djurjura semble coiffé d'un bonnet de plomb; son pied plonge dans un bain d'encre. Le Conscrit s'est recouché, tout à fait résigné à attendre en dormant que le soleil luise. M. Jules et moi nous imitons ce sage exemple, car madame Elvire, muette, le menton dans la main, s'impatiente et s'irrite de tout ce que nous imaginons pour la consoler ou la distraire. Mais qui donc nous réveille? Le bordj est-il attaqué par toute la Kabylie en armes?
—Allons! paresseux, debout! Le temps est magnifique, les mulets nous attendent, les bagages sont chargés.
Un pâle rayon de soleil se glisse entre les nuages; mais les sommets demeurent enveloppés de brouillards noirs qui flottent ainsi qu'un crêpe de deuil sur la vallée.
—Le ciel est plein d'eau, dit le Conscrit; d'ailleurs les chemins…
—Tais-toi, et en route!
—Mais il y va de votre vie! s'écrie le Caporal avec un geste éploré; soyez plus raisonnable.
Le Conscrit paraît ébranlé.
—A votre aise, dit le Général, restez! moi, je pars avec le cheikh
Chellaba.
Le cheikh Chellaba est un des trois chefs de Kalaâ. Il est venu rendre visite à son ami Sidi-Lakhdar, et il s'est gracieusement offert à madame Elvire pour guide.