Oh! certes ce fut la citadelle des Titans en révolte, foudroyée et démantelée par les guerriers célestes! Et parmi les murs croulants, en signe de paix et de rédemption, s'épanouissent des fleurs colorées de ce vif incarnat qui pare la joue des vierges, et si belles, si douces à voir sur ce rempart ruiné des cyclopes, que nous ne pouvions en détacher nos yeux.

En sortant de cette gorge unique au monde, et qui à elle seule eût largement payé la fatigue du voyage, nous retrouvons la forêt des schistes, des pins et des mélèzes, et nous la parcourrons jusqu'au soir.

Nous voulons atteindre le bordj de Thazemath, situé dans l'Oued-Sahel, entre Akbou et le bordj des Beni-Mansour, à mi-chemin de l'un et de l'autre. Il nous faut donc revenir sur nos pas; mais nous ne reprenons pas la grande route de la vallée.

A travers une solitude aride, dévastée et sauvage, où les rampes et les pentes se multiplient comme à plaisir sur le flanc des rochers calcaires, nous gagnons, en marchant au sud-est, les crêtes des montagnes de la Kabylie méridionale. Tantôt nous côtoyons des maquis impénétrables, où il ne serait pas sage d'ailleurs d'essayer de pénétrer: on y pourrait marcher sur la patte d'un dormeur dont la colère est terrible quand on le réveille. Tantôt, nous avançons péniblement en zig-zag, entre de longs amas de pierres gisantes provenant de montagnes en décomposition. A notre gauche, sur la rive droite de l'Oued-Sahel, nous laissons plusieurs tribus qui payent au dormeur dont nous avons respecté le sommeil, un tribut annuel de boeufs, de moutons et de chèvres qu'il prélève sur elles, la nuit, quand c'est la faim qui le tient éveillé: les Aïth-Hal-Ksor', 3 villages, 250 fusils, qui récoltent le goudron dans la forêt d'Anif; les Aïth-Seubkha, 1 village, 87 fusils, qui exploitent leurs sources riches en sel, et plus au nord, les Aïth-Ouled-Ali-Bou-Beker, dont le miel est renommé en Kabylie; puis les Aïth-Mansour, plus à l'est, 7 villages, 223 fusils, voués surtout à l'industrie des oliviers.

Du haut de la crête, où trottent vers six heures du soir nos mulets infatigables, nous apercevons à nos pieds, sur une éminence, le bordj qui nous abrita la nuit dernière; la première pierre en fut posée en avril 1851. Plus bas, nous admirons se déroulant de l'ouest à l'est, l'incomparable vallée de l'Oued-Sahel et le grand Djurjura que le soleil à son déclin coiffe d'un turban écarlate: un de ces chefs d'oeuvre dont on ne se lasse jamais.

En face de nous, c'est le territoire des Aïth-Abbès, 39 villages, 1,563 fusils, les plus industrieux et les plus civilisés des Kabyles. Demain, si Allah le veut, nous irons visiter leur capitale Kalaa [Lieu difficile à atteindre.] sur un rocher à pic de plus de mille mètres. Enfin, plus à l'est, sur les basses collines qui descendent vers Bougie, habite la nombreuse tribu des Aïth-Aïdel, dont les 20 villages ne comptent pas moins de 2,130 fusils. Le bordj de Tazemath, vers lequel nous courons avec les jambes d'acier de nos bêtes, est devant nous couché comme un cygne blanc sur un large nid de verdure. Les dernières lueurs du jour éclairent vaguement des pierres romaines gisant sur un mamelon, entre le bordj et la rivière: là fut Ausum. Le soleil est couché lorsque nous mettons pied à terre.

Prévenu de notre arrivée par Ben-Ali-Chérif, le commandant nous accueillit comme s'il était notre ami, notre frère. C'est le lieutenant ***. Sa modestie pourrait s'effaroucher, si je disais ici le bien que je pense de lui. Le dîner, où son ordonnance épuise tout l'art culinaire, a bientôt réparé nos forces. La conversation du lieutenant est un assaisonnement qui nous ferait manger les volailles de nos tellis irrévocablement répudiées et pour plus d'une cause. La seule sur laquelle je veuille et doive insister est celle-ci: pendant tout notre voyage en Kabylie, il ne nous fut pas permis de toucher à nos provisions de bouche autrement que pour luncher, entre les heures des repas et loin des maisons hospitalières. Et ceci, de même que la sûreté parfaite du voyageur dans la montagne, nous amena à faire cette variante au proverbe kabyle de l'enfant et de la couronne d'or: «un voyageur peut parcourir toute la Kabylie sans révolver dans sa malle, sans poulets rôtis dans ses tellis, et même, s'il est assez bon piéton pour se passer d'un mulet, sans un sou dans sa poche.»

Le lieutenant *** nous apprend la révolte des Ouled-Sidi-Cheikh de la province d'Oran, et l'horrible massacre du colonel Beauprêtre et de sa petite colonne. Peste! si les Kabyles allaient se soulever aussi? La garnison du bordj se compose du commandant, d'un chasseur d'Afrique, son ordonnance, et de quelques spahis ou fantassins indigènes. Ce serait peu pour résister à une attaque des Aïth-Mlikeuch d'en face, qui se battent aussi bien qu'ils pillent. Il y a huit jours on a dû désarmer un de leurs villages qui manifestait des envies séditieuses. Mais nous avons ici le bras qui, le 26 décembre 1854, trancha d'un seul coup de sabre la tête de Bou-Bar'la; ce bras est celui du caïd Sidi-Lakhdarel-Mokrani, dont une fantaisie algérienne fit le descendant d'un Montmorency. Ses ancêtres authentiques sont les grands chefs de Kalaâ et des Aïth-Abbès, qui succédèrent, en 1559, à Abd-el-Aziz, illustré par les guerres kabyles qu'il soutint contre Kheir-ed-Din, fondateur, avec son frère Aroudj, de la domination turque. Cette généalogie vaut bien l'autre et peut suffire à son orgueil. Le caïd habite le bordj avec sa famille. Le lieutenant nous le présente; c'est un homme d'aspect noble, mais ruiné par une vieillesse précoce. Il semble près de tomber en enfance, et l'on s'étonne, en voyant trembler sa main, qu'elle ait pu frapper un si rude coup sur l'homme à la mule. A présent il ne serait plus capable d'un pareil exploit. Mais le commandant vaut à lui seul une garnison; sa gaieté spirituelle et cordiale dissipe nos alarmes. Ne sommes-nous pas d'ailleurs aguerris au danger? Et en cas de péril extrême, n'avons-nous pas la ressource de l'anaya, la fleur offerte à madame Elvire par le beau Kabyle des Aïth-Moula-Oumalou?

Enfin, une joyeuse chanson de France qui nous arrive de la cuisine achève de mettre en fuite les préoccupations de demain. C'est l'ordonnance qui chante en lavant la vaisselle. Cet enfant de Paris est un vrai maître Jacques, lorsqu'il n'a pas le sabre au poing ou le mousquet à l'épaule: valet de chambre et d'écurie, cuisinier, tailleur et cordonnier au besoin, il sait tous les métiers qu'il n'a pas appris, et bien d'autres encore. Il est poëte et compose des stances à la lune dans ses heures de mélancolie. Sa suprême joie et son unique ambition, c'est d'aller à Aumale pour y régaler ses camarades avec l'argent de sa solde. Ses voeux devaient être exaucés le lendemain.

Au point du jour, le commandant nous aborde d'un air peiné: il vient de recevoir un ordre qui l'oblige à partir de suite pour Aumale avec son ordonnance. Dix-huit lieues que leurs bons chevaux arabes franchiront en six ou sept heures. En fassent autant les chevaux d'Angleterre ou d'Allemagne que l'on vante! Et il pleut à verse, et les chemins sont détrempés.