—Parce que je le veux!
Et elle marche vers une lumière qui, en l'éclairant, nous montre deux grands yeux cerclés de noir, illuminant des joues décolorées. Nous trouvons le commandant du bordj à table avec le médecin militaire, le maître d'école et sa fille. Ah! pauvre enfant! Je ne vous raconterai pas sa triste histoire, ni celle de son père, ex-professeur du collége d'Alger, tombé… de verre d'absinthe en verre d'absinthe jusqu'à l'école primaire des Beni-Mansour. J'aime mieux vous dire le menu qui s'étale fastueusement sur la table: un brouet vert où l'oseille nage dans l'eau de la source prochaine, deux vieilles perdrix et… un appétit kabyle!
—Et nos poulets! dit le Caporal à l'oreille du Général; c'est le moment de les manger ou jamais.
—Assurément; mais ils se promènent encore sur la route. Sidi-Yzem nous en débarrassera.
—Hélas! non, madame, lui répond M. Jules visiblement mortifié. A
Sidi-Yzem il faut de la chair fraîche.
Avant le dessert, nous dormons sur nos chaises. Il n'y a qu'un lit; celui du commandant qui l'offre courtoisement à madame Elvire. Est-il heureux le Conscrit, de pouvoir le partager avec son Général! Mais on dort bien aussi entre les bras d'un fauteuil ou sur une botte de paille.
Au petit jour, dispos et gais, nous sommes en route; le soleil a chassé les djenouns et nous promet un nouveau jour de fête. Nos montures sont efflanquées et maigres; mais ne les jugeons pas sur la mine, non plus que nos guides qui certes ne mangent pas deux fois par an le kouskoussou à la viande. Nous ferons avec eux aujourd'hui quinze lieues en douze heures! Madame Elvire ne troquerait pas son pauvre bât kabyle contre sa selle d'hier, fût-elle constellée de diamants. Les campagnes que nous traversons d'abord, en remontant la vallée de l'Oued-Sahel, sont fertiles et assez bien cultivées. Mais bientôt les blés deviennent rares, rares aussi les figuiers et les oliviers. Et lorsqu'après une heure de marche vers l'ouest, nous tournons brusquement à gauche, vers le sud, laissant le Djurjura derrière nous, voici que tout à coup la nature change de toilette: elle se montre à nous parée d'une indicible sauvagerie. Nous sommes dans le pays d'Anif. Plus de moissons, plus d'arbres fruitiers, mais des massifs de pins et de mélèzes parsemés çà et là de tamarins, de tuyas, de lentisques, de térébenthes, de lauriers-roses. Un sol schisteux, raviné, déchiré, bouleversé, gris, noir ou fauve; de grands sapins, les uns encore debout, dont la racine s'évertue en vain à percer la pierre que recouvre à peine une mince couche végétale; les autres, renversés et tordu par l'ouragan, couchés sur le roc comme des squelettes blanchis. Partout autour de nous, quelle désolation!
Cependant des aubépines blanches corrigent un peu l'aspect lugubre de ce cimetière; d'autres fleurs s'y épanouissent aussi, nous montrant la vie qui renaît sur chaque tombe. Les plus nombreuses, ce sont les El-atey à cinq pétales roses. Les Kabyles en font une boisson aromatique que les Roumis dédaignent, mais qu'estimaient les Osmanlis. Dans chaque bas-fond où les torrents d'hiver charrient et accumulent l'humus, se presse une herbe touffue dont le vert éclatant est une joie pour les regards attristés par les teintes mornes du paysage. Au milieu d'un de ces prés si riants se dresse, majestueux, un palmier centenaire. Il y a un siècle ou plus, quelque fils du Désert jeta en cet endroit le noyau de sa datte qui ombrage à présent une nouvelle oasis. Nous atteignons une haute montagne au pied de laquelle coule l'Oued-Mahrir. La grande porte des Bibans est devant nous, formée par deux crêtes verticales de dyke de calcaire siliceux, violemment soulevées. Entre elles, dans une étroite et profonde crevasse, gronde la rivière. Est-ce elle qui s'est ouvert ce passage à travers la pierre, et si c'est elle combien de milliers d'années lui a-t-il fallu pour cela? Les Français se sont aventurés pour la première fois dans ce défilé impraticable le 29 octobre 1839, sous la conduite du duc d'Orléans. Nous nous y engageons par un sentier de chèvres que la pioche a taillé dans d'abruptes rochers; et nous trouvons sur la pierre cette inscription grossièrement gravée: «3e de ligne, 2me bataillon, mai 1860, les soldats ont fait ce chemin.» En sortant du défilé, nous traversons une plaine aride que sillonne la rivière profondément encaissée, et qu'égayent à peine quelques maigres bouquets d'arbres.
Qu'est-ce donc qui fume là-bas sur cette colline blanche? Est-ce le foyer d'un géant, le dernier survivant de sa race? car nos guides nous conduiront tout à l'heure devant des tombeaux qui renferment des morts d'une taille surhumaine. Rassurons-nous: c'est un nuage de vapeur d'eau que dégagent deux sources chaudes en jaillissant, bouillonnantes, du rocher. Elles sont très-sulfureuses et marquent à notre thermomètre quatre-vingt-dix-sept degrés. Un de nos guides nous fait comprendre par signes qu'un marabout a frappé en cet endroit la terre de son bâton; puis, en marmottant une prière, il va se baigner dans une piscine rustique, très-ancienne, que forment quelques pierres amoncelées au pied du coteau. C'est qu'en effet, après les géants et avant les djenouns, des hommes habitèrent cette contrée, ainsi que l'attestent les ruines nombreuses de villages abandonnés, tels que Thagadirth-Tamokranth, Akarouï, Agouni-Gouzal et d'autres encore [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.]. Adoraient-ils le dieu Gouzil, fils de Jupiter-Ammon, qu'une idole berbère recueillie par le musée d'Alger nous représente avec des cornes de bélier? Le nom d'un de ces villages en ruines ou entièrement disparus semble en offrir, sinon une preuve, du moins un indice. A une époque récente et jusqu'à la conquête de la Kabylie, le pays d'Anif, avant d'être le domaine exclusif des lions et des panthères, était la forêt de Bondy de l'Afrique, et les Portes-de-Fer, un coupe-gorge. Nos muletiers nous l'apprennent par une pantomime très-expressive, accompagnée de plusieurs besef! besef! au moment où nous entrons dans le défilé de la Petite-Porte.
Entre de colossales assises, séparées les unes des autres par des crevasses profondes, verticales et régulières comme si elles avaient été taillées au ciseau, l'architecte de ce prodigieux monument a jeté le lit d'un torrent. A chaque crue d'eau le flot s'engouffre, déchaîné et terrible dans cette gorge si étroite que deux mulets à peine peuvent y marcher de front. Alors le torrent en escalade les parois jusqu'à dix, quinze ou vingt mètres, entraînant dans sa fureur, pour les briser les uns contre les autres, d'énormes blocs de pierre. De chaque côté du défilé, appuyées sur les assises géantes, s'entassent des masses rocheuses, d'aspect formidable.