—Pourquoi donc?
—Il me faut la malle de monsieur.
—Défaire toute la diligence… impossible! je mène la poste; d'ailleurs, nous arrivons.
Le caravansérail des Issers nous apparut sur un monticule. Les angles de ses murs blancs se dessinaient en lignes nettes sur l'azur. On voyait près de la porte un mendiant arabe accroupi, et un peu plus loin un officier français à cheval qu'escortaient deux spahis au manteau rouge. On distinguait des pigeons sur le toit.
—Regardez ce nuage bleu, dit joyeusement madame Elvire: c'est notre déjeuner qui fume.
—Hélas! exclama M. Jules, nous en sommes encore à huit kilomètres!
Il disait vrai: du haut des terrasses d'Alger, par les temps clairs, on voit à douze lieues flamber ou fumer les feux allumés sur l'Atlas; et telle est la transparence de l'air, que de la pointe Pescade on aperçoit la pointe Dellys qui en est à quarante.
Cependant à peine eûmes-nous dépassé un coude de la route que la révolte de nos estomacs s'apaisa devant le tableau pittoresque qui régala nos yeux. Au pied du mamelon des Issers, dans une plaine baignée de lumière, des milliers de Kabyles étaient rassemblés pour le Souk-el-Djemâa, le marché du vendredi. A côté des hommes, debout ou accroupis, isolés ou réunis par groupes, il y avait des chevaux, des boeufs, des vaches, des chèvres, des moutons et une quantité considérable de mulets qui avaient apporté tous les produits de l'industrie indigène dans leurs tellis, sacs à double poche en laine, en poils de chèvre ou de chameau, qui recouvrent le bât. Dans cette masse de visages cuivrés et de burnous d'un blanc sale, à leurs larges chapeaux de feutre, à leurs vêtements sombres et à leurs ceintures de flanelle rouge, on distinguait quelques Roumis. C'est le nom que les Kabyles donnent aux Européens de toute provenance; mais dans leur bouche, ce n'est pas comme dans celle des Arabes une expression méprisante. L'intolérance religieuse de ceux-ci n'a point pénétré chez ceux-là avec le Koran. Pour l'Arabe, le Koran est à la fois toute la religion, toute la morale, toute la politique: il est la loi divine et humaine.
En Kabylie, au contraire, en dehors du code musulman appuyé sur le dogme de la fatalité, il existe une constitution politique et civile, susceptible de perfectionnement comme en France, et que le prestige de Mahomet n'a jamais pu dominer. Dans leurs prises d'armes, l'orgueil national, le fanatisme de l'indépendance bien plus que le fanatisme religieux, soulevaient contre nous ces montagnards aux épaules vierges. Ne parlez pas à l'Arabe nomade d'indépendance et de patrie; pour lui ces mots n'ont aucun sens. Pendant trois cents ans, il a, victime résignée, tendu son cou au yatagan du Turc.
Dans toutes ses révoltes contre la domination française, ce n'est pas l'étranger qu'il combat, mais le chrétien que ses marabouts et ses derviches lui enseignent à haïr et à égorger. Cette différence essentielle entre les deux races conquises, si importante par ses conséquences, est aussi, comme l'hostilité innée et réciproque des Kabyles et des Arabes, un des traits de moeurs qui devaient le plus vivement nous frapper. Aux yeux des Kabyles, les Roumis sont les descendants des Romains, qui ainsi que nous passèrent la mer pour aborder à la côte africaine. Et si beaucoup d'entre eux nous détestent encore, c'est parce que nous sommes des envahisseurs, et non pas parce que nous sommes des chrétiens.