—Il fut un temps, dis-je, où la population de ces montagnes, hommes et troupeaux, n'en était pas réduite à d'aussi misérables aliments. Ils vivaient grassement dans l'immense plaine que domine le massif djurjurien*. Leurs ancêtres, les Sanhadja, Berbères de l'Ouest, possédaient toute la province d'Alger, et les Kétama, Berbères de l'Est, la province de Constantine; au midi, les uns et les autres promenaient leurs tentes par delà Sétif et Aumale, jusqu'aux oasis des Ziban, où l'on retrouve, au pied des palmiers, les rejetons de cette souche aborigène. Par qui ces premiers occupants de la terre africaine furent-ils refoulés dans leurs âpres rochers? à quelle époque renoncèrent-ils à leurs habitudes nomades, remplaçant les tentes en poil de chèvre ou de chameau par des murs de pierre recouverts de tuiles rouges? quel ennemi les contraignit à aller vivre dans la région des sapins et des neiges, au bord des abîmes et sur des pics inaccessibles? C'est un mystère que garde le passé et sur lequel la tradition demeure muette comme l'histoire. Il est vraisemblable que beaucoup de Berbères de la plaine se réfugièrent dans le Djurjura pendant les deux invasions arabes (septième et onzième siècles). Mais déjà à l'époque romaine, les rochers de la grande Kabylie étaient habités par les Quinquegentiani (les hommes des cinq tribus) [Berbrugger, les Époques militaires de la grande Kabylie.], les Tindenses, les Massinissenses, les Isaflenses, les Jubaleni et les Jesaleni. Ne reconnaît-on pas dans les Isaflenses les Ifflissen ou les Flisset d'à présent, tribus nombreuses et guerrières de la Kabylie occidentale? Les Jubaleni étaient les montagnards par excellence, que la géographie ancienne place sur les plus hautes cimes du Djurjura. Vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, Rome leur faisait déjà la guerre, et les maîtres de l'univers ne purent jamais réduire à l'obéissance cette poignée d'hommes. Encore deux jours, et nous irons demander l'hospitalité à leurs petits-fils, les Zouaoua, dans ce chaos entre terre et ciel dont l'âpreté rebutait les généraux romains, notamment le comte Théodose, et que l'historien arabe Ebn-Khaldoun représentait, au quatorzième siècle, comme un ensemble de «précipices formés par des montagnes tellement élevées que la vue en est éblouie, et tellement boisées qu'un voyageur ne pourrait jamais y trouver son chemin.» Quant aux Berbères eux-mêmes, il les dépeignait comme un peuple «puissant, redoutable, brave et nombreux.» Il leur attribuait les vertus qui honorent le plus l'humanité: la noblesse d'âme, la haine de l'oppression, la bravoure, la fidélité aux promesses, la bonté pour les malheureux, le respect envers les vieillards, l'hospitalité, la charité, la constance dans l'adversité. Quel plaisir nous aurons à nous égarer dans ce labyrinthe de rochers sauvages, et à toucher du doigt «ces peuples très-féroces, «ferocissimos populos», du panégyrique de Maximien, «qui se fiaient aux inaccessibles hauteurs de leurs montagnes et aux fortifications naturelles de leur territoire! Inaccessis montium jugis et naturali munitione fidentes.»
Madame Elvire bâilla éloquemment, et tandis que M. Jules tournait vers elle un regard consterné, le Philosophe s'écria:
—Ce plaisir-là et tous les plaisirs du monde, je les donnerais en ce moment pour un beefsteak aux pommes de terre!
Je n'en fus pas du tout mortifié. Je n'avais étalé cette science d'emprunt que pour tromper ma faim et celle des autres. Nos estomacs, un instant endormis par la croûte cassée à l'Alma, se réveillaient en pleine révolte. Il était une heure après-midi et nous n'avions pas déjeuné!
—Mais, dit le Caporal, j'ai deux saucissons, moi, un de Lyon et un d'Arles.
Le Général sourit.
—Faites-en quatre parts, dit le Conscrit: à la guerre comme à la guerre!
—C'est qu'ils sont avec mon revolver, au fond de ma malle.
Madame Elvire haussa légèrement les épaules, et M. Jules, désolé, s'enfonça plus avant dans son coin. Mais tout à coup, jeté hors de son rôle passif par la fringale, le Conscrit mit la main sur les rênes des chevaux:
—Arrêtez, postillon!