—Du cacheté! vieux médoc, avec la marque de Bordeaux.

Les visages se dérident. Le Conscrit nous rejoint, l'oreille basse. Distrait comme toujours, il a pris la porte de l'étable pour celle de la cuisine, puis il s'est égaré dans le potager. Il prétend avoir découvert avec sa lorgnette la Koubba de Mohamed-el-Debba [L'égorgeur.] située à l'entrée du col des Beni-Aïcha, porte naturelle du pays kabyle. C'était un terrible Turc. Il jouit d'une renommée légendaire chez les montagnards de l'Ouest, les Aïth-Flisset-oum-el-il, fils de la nuit, et les Aïth-Flisset-Behar, fils de la mer. Ils lui attribuent indistinctement tous les coups que leur a portés la domination turque. Du haut de son bordj de Tizi-Ouzou, ce lieutenant d'Ali-Pacha, dey d'Alger (1757), observait tout le massif de leurs montagnes ondulées qui s'étend de chaque côté de la vallée du Sebaou, au nord jusqu'à la mer, au sud jusqu'au Djurjura et à l'Oued [Rivière.] Isser. Armé de son redoutable cimeterre, il tombait sur eux à l'improviste, et ne pouvant leur imposer le joug du Beylik, il s'en vengeait par le massacre et le pillage. Le flissa [Sabre.] le mieux aiguisé n'entamait pas sa peau, et c'est à peine si la balle d'un fusil des Yenni, les meilleurs armuriers du Djurjura, parvenait à trouer son burnous. Invulnérable par le fer et par le plomb, dit la légende, il fallait, pour l'abattre, lui envoyer dans le corps une charge de pièces d'argent.

Nous dévorons à belles dents un pain savoureux, confectionné avec de la farine de blé dur qu'on répudiait, il y a quelques années, comme impropre à la panification. O préjugé! quand cesseras-tu d'outrager la nature? La faim assouvie, c'est la soif qui nous tourmente. Nous débouchons le médoc authentique. Madame Elvire demande de l'eau: l'aubergiste secoue la tête; elle fronce les sourcils.

—C'est de la poison, Madame! et, pour en avoir bu, voilà plus de six mois que ma femme est malade.

—Pouah! c'est votre vin qui est de la poison, s'écrie le Conscrit en faisant une affreuse grimace. C'était du bleu, le terrible bleu de Cette qu'on boit à Alger, à Oran, à Constantine, à Biskra, à Laghouat, à Géryville, au nord, au sud, partout et jusqu'à Tougourt, où le drapeau tricolore flotte sur la lisière du Grand-Désert. En Algérie, bordeaux, bourgogne, mâcon, côte rôtie, crus de la Gironde ou crus du Rhône, du bleu, toujours l'inévitable bleu! Le plus fâcheux, c'est que ce vin, dur à la gorge, pesant à l'estomac et qui offense tout palais délicat, est remonté avec du trois-six qui en fait une boisson aussi malsaine que désagréable. Et pourtant le soleil africain est l'amant de la vigne; sous ses baisers ardents, elle s'épanouit, devient féconde, et se couvre de magnifiques grappes blondes ou vermeilles. A Médéah, j'ai dégusté d'excellents échantillons de vins blancs ou rouges. L'Algérie, les plateaux du littoral surtout, peuvent produire une grande richesse vinicole: il ne faut pour cela que de bons vignerons.

Nous remontons en voiture, et bientôt nous arrivons au milieu d'admirables cultures. Ce n'est pas la charrue arabe qui a ouvert des sillons profonds dans cette terre brunie par des détritus séculaires. Le laboureur indigène effleure avec un soc trop court la surface du sol. S'il rencontre un de ces pieds de palmier nain qui sont la vermine de la Mitidja, il ne l'arrache point, mais tourne à l'entour avec son chétif attelage de deux boeufs maigres: en sorte qu'un champ arabe est un fouillis de mauvaises herbes au milieu desquelles le blé est parcimonieusement semé. Ici, de ces cultures qui vous transportent tout d'un coup dans la Beauce ou la Flandre, s'élève, avec l'encens de l'humus, un hymne sacré à la Cérès africaine dont la mamelle inépuisable nourrissait jadis les conquérants du monde. Dans vingt ans, dans dix ans, si la France ne dédaigne pas, comme aujourd'hui, d'attacher ses lèvres à cette généreuse mamelle, elle y puisera non seulement plus de force et de bien-être pour elle-même, mais elle pourra encore par surcroît nourrir ses amis les Anglais. Ils se dépiteront peut-être de manger le pain français; mais en apprécieront-ils moins la saveur?

Des garçons et des filles aux yeux bleus, aux cheveux de filasse, la bêche ou le râteau sur l'épaule, sortent d'un vaste bâtiment à gauche de la route: les gens de la ferme de l'Oued Corso. Ils sont de pure race germanique. Ils vont au travail en chantant de vieux lieder de la Westphalie ou de la Thuringe. Parfois sans doute leur regard se tourne humide vers le clocher natal, sous lequel achève de vivre pauvrement le grand-père ou l'aïeule; mais, s'ils n'étaient pas heureux dans leur nouvelle patrie, chanteraient-ils?

Nous arrivons au col des Beni-Aïcha. En face de nous, à l'horizon, se dresse un gigantesque bloc de pierre d'un bleu foncé, presque noir, et qui se découpe sur le ciel en arêtes verticales. Sa masse imposante et sombre est ornée d'un collier de neige qui resplendit au soleil. Salut au Djurjura! Salut à la république kabyle! Par ce col ont passé les cohortes de Rome, les Vandales de Genséric, les Arabes de la première et de la deuxième invasion, les seffras de janissaires turcs. Tous se flattaient d'imposer leur joug aux épaules berbères. Mais le fier génie de l'indépendance qui, du haut de ces pics, défiait tous les conquérants, ne devait succomber qu'en 1857, sous les coups redoublés de la France et au bout de vingt ans de combats héroïques.

Dans la nuit du 17 au 18 mai 1837, huit jours après l'attaque de la Reghaïa par les Kabyles, nos soldats pénétrèrent pour la première fois sur leur territoire par le col des Beni-Aïcha. Ils trouvèrent là, parmi les ruines romaines du Bas-Empire, une inscription tronquée exprimant ce voeu prophétique: «Puisses-tu, ô Christ! posséder avec les tiens le pays que nous voyons!»

Nous traversons l'Oued Isser, puis l'Oued Djemâ qui sillonnent une plaine ondulée, très-fertile, où les cultures abondent. D'ici au pied du Djurjura et même jusqu'à sa cime, nos yeux ne seront plus attristés par ces grandes landes abandonnées au palmier nain ou à la broussaille, qui nous donnaient un avant-goût du désert aux portes mêmes d'Alger. Plus on avance en pays kabyle, et plus ou rencontre de terres labourées. Les moissons ne sont pas beaucoup plus riches qu'en pays arabe, les épis sont maigres et rares; des herbes parasites, parmi lesquelles pullulent les pieds-d'alouette, dévorent les meilleurs sucs de ces sillons qu'ouvrit un soc trop court, et où le grain fut semé d'une main trop avare. Mais ici du moins la terre n'est pas délaissée comme dans la zone d'Alger, où les colons n'ont pas remplacé les indigènes qui reculèrent vers le sud devant l'invasion française. Les terrains incultes que nous apercevons çà et là ne sont que des champs en jachère. Le Kabyle, comme l'Arabe, épuise le sillon qui le nourrit; il ne lui apporte que peu ou point d'engrais, laissant à la nature le soin de refaire le sol appauvri par une ou plusieurs récoltes. Mais ce n'est pas de sa part indifférence ou paresse: le bétail est rare en Kabylie, où l'herbe et le fourrage n'abondent pas. Donc, peu de fumier; ce qu'il y en a est nécessaire aux oliviers et aux figuiers, dont la racine ne trouve souvent sur le rocher qu'une mince couche végétale, insuffisante pour vivre. Le paysan berbère ne pratique guère jusqu'à présent l'art des prairies artificielles; d'ailleurs, où ce n'est pas la terre, c'est souvent l'eau qui manque. Aussi, l'hiver, n'a-t-il presque à offrir à ses boeufs et à ses chèvres que des feuilles de frêne; et ces bons animaux, qui font partie de sa famille et ont leur place à son foyer, s'en contentent en voyant leur maître mordre dans une dure galette de glands doux.