—Madame, il disait: «Dieu n'accordera sa miséricorde qu'aux miséricordieux: faites donc l'aumône, ne fût-ce que de la moitié d'une datte. Qui fait l'aumône aujourd'hui sera rassasié demain.» Et il vous demandait l'aumône au nom de Sidi-Abdel-Kader-el-Djelali, qu'invoquent tous les mendiants.
—Vraiment, je regrette de n'avoir pas mieux fait la charité à ce malheureux.
—Ce malheureux, Madame, est un coquin qui parcourt les marchés en excitant contre nous les Kabyles. C'est un derviche qui a fait voeu de pauvreté; mais je gagerais qu'il a enfoui dans la terre dix fois plus de pièces de cent sous que je n'en aurai jamais dans mon coffre. Et cet argent est perdu pour tout le monde, car il ne reverra pas la lumière. Le plus grand bonheur que ce misérable pût éprouver, ce serait de vous couper la tête, à vous, Madame, à ces messieurs et à moi, avec le couteau de Bouçada qu'il cache sous ses loques. Heureusement les gens d'ici ont plus de bon sens que les Arabes; mais, s'ils sont bien moins fanatiques, ils ne sont pourtant, eux aussi, que de grands enfants crédules et superstitieux: ils croient aux mauvais esprits, aux djenouns, aux sorciers. Cet homme à museau de chacal leur inspire une sainte peur: ils redoutent ses maléfices. Lui et ses confrères en jongleries, derviches et marabouts, sont la peste de l'Algérie.
—Oui, ajouta sentencieusement le Philosophe, le surnaturel, quelle que soit sa forme ou sa grimace, a été et sera toujours la plus grande calamité que les hommes puissent s'infliger à eux-mêmes.
Madame Elvire remercia par un gracieux sourire le Roumi, qui s'en alla débattre bruyamment avec plusieurs Kabyles un marché de céréales.
De tous côtés, c'étaient des éclats de voix accompagnés d'une mimique si expressive, qu'on eût dit des gens qui se querellent. Autant l'Arabe est calme, impassible, silencieux, autant le Kabyle parle, s'agite et gesticule: celui-ci tout en dehors, celui-là tout en dedans; entre eux le seul trait d'union est une égale finesse.
Quelques Arabes, gravement assis devant des sacs de froment ou d'orge, se laissent aisément reconnaître. On les eût pris pour des statues, si le clignotement des paupières ne vous eût averti de temps à autre que sous ces masques de bronze il y avait des êtres animés. Ils nous regardaient passer d'un air indifférent, ne répondant même pas au salut que leur adressait madame Elvire pour se bien convaincre que ce n'était pas du métal. Ces bons Kabyles, au contraire, nous faisaient fête, criant: Bono! bono! ou nous répondant quand nous leur adressions la parole:
—Makache sabir, nous ne vous comprenons pas.
Beaucoup de jeunes hommes contemplaient madame Elvire en écarquillant les yeux, et lui montraient trente-deux dents du plus bel ivoire. Plusieurs, s'inclinant devant elle, baisèrent le pan de son manteau.
La prenaient-ils, à cause de son grand air, pour une maraboute, arrière- petite-fille de la glorieuse Damia-bent-Nifak? Cette héroïne, armée de la mzerag [Lance.], tint tête, pendant cinq ans, aux Arabes de la première invasion. Aussi, au fond du désert de Barka, où elle les avait rejetés, l'appelèrent-ils Kahina, la sorcière. Ou bien ceux qui attachaient sur le Général des regards brillants d'admiration lui trouvaient-ils un air de ressemblance avec la vaillante Chemsi-Cheikha [Chef.], des Aïth-Iraten, qui s'illustra pendant la deuxième invasion? Tandis que nous gravissions, le lendemain, les montagnes de ces tribus invaincues jusqu'en 1857, notre guide, Maâkara, Kabyle de Tizi-Ouzou, nous assura que cette guerrière était née sur le piton même au haut duquel il nous montrait le fort National comme un nid d'aigle. Ou bien encore s'imaginaient-ils revoir la fameuse Lalla-Khredidja, la Velléda berbère du Thamgouth, le plus haut pic du Djurjura, laquelle chevauchait à travers l'espace sur un rocher? ou enfin Lalla-Fathma-bent-Cheikh, la druidesse inspirée des Aïth-Illilten, qui pendant plusieurs années et jusqu'en 1857 souleva le Djurjura contre la France? Cette année-là, en juillet, vers la fin de la grande guerre, la Kabylie vaincue, le général Yusuf la trouva au village de Soummeur, assise sur sa doukana [Banc de pierre.], où elle rendait des oracles; et depuis, elle est prisonnière au bordj du Bachaga des Beni-Sliman, près d'Aumale. Imposante et fort belle, de la parole ou du regard, elle allumait dans les âmes le feu sacré de la liberté. Maintenant elle pleure, dit-on, l'indépendance berbère au tombeau, et chante parfois d'une voix dolente la complainte héroïque où un poète djurjurien a célébré sa gloire. Étrange contradiction chez ce peuple qui divinise quelques-unes de ses femmes, et rejette toutes les autres au rang des bêtes de somme!