Le Général avançait en souriant à travers les feux croisés des regards. Madame Elvire recevait l'hommage rendu à sa beauté, comme si elle eût traversé un salon de Paris; et pourtant elle était la seule de son sexe, car les femmes de Kabylie ne vont pas au marché. Elle voulait tout voir, elle vit tout. Ici, les blés, les orges, les pois chiches, la bechna, espèce de sorgo que le Kabyle sème en avril. On mesurait les céréales avec la fernana, plateau en chêne-liége, à bords relevés; ou les vendait aussi au tellis ou à la sâa (à peu près un hectolitre). Là, l'huile d'olive, le goudron, le miel qu'on transvasait avec l'habbar dont la contenance varie d'un à cinq litres selon les tribus. Puis, les figues sèches, blanches et noires, qu'on achetait au panier; le tabac en paquets ou en feuilles; le café, le sucre, le benjoin qu'on vendait au rethol, la livre, ou en moins grande quantité, car ce sont des denrées précieuses dont les riches seuls peuvent se donner la jouissance. Et l'eau de rose, fabriquée à Alger avec des géraniums, enfermée en de petits flacons illustrés, imitant ceux de Constantinople et de Smyrne; et le terrible felfel, piment rouge des Zouaoua, dont nos estomacs gardent un cuisant souvenir. Ensuite les cotonnades qu'ils mesurent au dra, une coudée; les laines, vendues par toisons; des burnous pour les hommes, des haïks pour les femmes; les gandouras, chemises longues en laine, tenant lieu de culotte et de caleçon; les djellabas, tuniques courtes sans manches; les kachebias, blouses en laine à manches et à capuchon. Çà et là, l'industrie d'Europe coudoyait l'industrie kabyle: de la quincaillerie grossière, de petits miroirs, de méchants couteaux, quelques foulards aux couleurs violentes, des allumettes chimiques portant la marque de Marseille, et jusqu'à des crayons. Puis, à côté des lampes berbères à plusieurs becs, curieusement illustrées et façonnées par les femmes de la montagne, des guêtres en laine tricotées par leurs maris; des tabenta, tabliers en cuir, pour ceux qui pressent les olives; des gadoum, petites haches à double tranchant, et des calottes de cuir ou de laine blanche, ne quittant plus jamais, et pas plus la nuit que le jour, les têtes qui s'en sont une fois coiffées. A vrai dire, beaucoup de ces hommes allaient tête nue, défiant les ardeurs du soleil africain. Cela ne se voit qu'en Kabylie: les Arabes, sous le capuchon du burnous, ont pour le moins une calotte ou deux; quelques-uns, les gros bonnets, en ont jusqu'à six, emboîtées les unes dans les autres et qui forment comme un dôme au-dessus de leur front.
Nous avancions au hasard, régalant nos yeux, quand tout à coup, près de la rivière, à l'endroit où se tenait le marché du bétail, madame Elvire jeta un cri d'horreur. La terre était inondée du sang des victimes pantelantes. A côté de cette boucherie en plein vent, des hommes aux mains et aux bras rouges taillaient des morceaux de cuir dans les peaux encore tièdes; d'autres se les attachaient aux pieds avec des lisières d'alfa. C'est la chaussure des Kabyles; les plus riches seuls portent des souliers qu'excellent à confectionner les cordonniers d'Alger. Les femmes, par un étrange usage, ne se chaussent que dans la maison, quand elles se chaussent. Elles courent pourtant comme des chèvres dans les sentiers hérissés de pierres aiguës, et presque toujours en ployant sous des fardeaux trop lourds. Comment font-elles pour ne pas déchirer leurs pieds mignons et charmants?
Comme nous tournions le dos à la scène sanglante, nous fûmes attirés par une spirale bleue qui montait lentement du milieu d'un cercle de badauds: car il n'y a pas que les gens de commerce ou d'industrie qui aillent aux sept souks de la semaine: el Ethnin du lundi, el Tleta du mardi, el Arba du mercredi, el Khemis du jeudi, el Djemâa du vendredi, el Sebt du samedi et el H'ad du dimanche. Les gens de loisir, s'il en est en Kabylie, ou tous ceux qui trouvent le temps de ne pas travailler, n'hésitent pas à faire huit ou dix lieues rien que pour le plaisir de se mêler à la compagnie bruyante des marchés. Quelques figues dans la poche du burnous, et un sou pour boire la petite tasse de café, voilà tous les frais de la fête. Ils étaient là une douzaine, jeunes et vieux, assis, les jambes croisées, autour du cafaoudji [Cafetier.] et babillant comme des femmes. Ils nous saluent très-amicalement. Nous faisons remplir leurs tasses depuis fort longtemps vides. C'est une profusion d'Allah-Isselmec [Merci: littéralement protection de Dieu.]!
Les Arabes n'eussent répondu à notre politesse que par le silence. Mais les Kabyles ont, presque au même degré que les Français, l'esprit de sociabilité; comme eux, ils sont d'humeur mobile et se montrent avides de choses nouvelles: «Ingenio mobili, novarum rerum avidum,» a dit Tacite en parlant du peuple berbère. Nous donnons un franc au cafetier qui se confond en remerciements: quatre sous de pourboire! quatre-vingts centimes les seize tasses d'excellent moka sucré! Et quel établissement splendide! un tapis d'un vert d'émeraude et tout émaillé de boutons d'or et de perles blanches; un plafond d'azur avec un lustre éblouissant, des murs d'opale hauts de cent mille coudées! O Parisiens, combien nous vous plaignons, vous les raffinés, vous les enviés de tout l'univers, de boire en des lieux empestés de la chicorée amère à cinquante centimes la gorgée!
Le postillon fait claquer son fouet, nous remontons en diligence. Le marché touche à sa fin, et la route est maintenant égayée par une multitude champêtre, paysans et troupeaux, qui s'en retournent au village. Le général s'étonne de voyager en pleine bucolique: ni fusils, ni pistolets, pas le moindre flissa [Sabre.]. Nous n'avons pas vu sur le souk un grain de poudre. Le postillon nous apprend que depuis quelques années la vente des armes est prohibée sur les marchés:
—D'abord, dit-il, parce que cela leur mettait des idées de guerre en tête, et puis aussi parce que des hommes de sofs ennemis, se rencontrant, en venaient souvent à se battre et à se piller entre eux.
—Qu'est-ce qu'un sof? demanda madame Elvire.
—C'est, lui répondis-je, une association armée de tribus ou de villages, ou même seulement d'un certain nombre de familles qui s'engagent à se défendre réciproquement contre les entreprises d'un sof ennemi, et à faire ainsi de la cause d'un seul la cause de tous. La Kabylie tout entière est organisée en sofs.
—Admirable! s'écria le Philosophe, une société de secours mutuels qui s'étend à tout un peuple! Qu'on vienne après cela nous dire que ces gens-là ne sont pas plus civilisés que nous!
—Sans doute, le sof a son bon côté; mais il y a un revers à la médaille: si les faibles, en se liguant contre les puissants, trouvent dans leur union une protection efficace, il arrive souvent aussi que la querelle d'un seul, si injuste qu'elle soit, entraîne des centaines et même des milliers d'hommes à se déclarer la guerre et à s'entr'égorger.