—Ils ont du moins cet avantage de combattre et de mourir pour la défense d'un principe, pour le droit d'un citoyen, d'un ami, d'un frère, et non pour le caprice du prince.
—Conscrit! dit le Général, tu as bien mérité de la république… kabyle.
En avançant vers l'est, nous laissons à gauche une plaine très-riche qui s'étend vers la mer, et que des irrigations pratiquées avec les eaux de l'Oued Isser rendraient encore plus productive. C'est le territoire des lssers-Ouled-Smir, des Issers-Djédian, des Isser-Dreuh qui ne comptent pas moins de 141 villages et de 2,852 fusils, c'est-à-dire autant d'hommes en état de combattre. Aux portes de Dellys, habitent les Beni-Tour, 23 villages, 615 fusils; et les Beni-Siyem, 20 Villages, 372 fusils [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
Ces Kabyles des basses pentes n'ont pas l'humeur batailleuse de leurs frères des hauts pitons.
Sur notre droite, s'étend jusqu'au pied du Djurjura le pays montagneux des Aïth-Flisset-oum-el-lil ou Fils de la nuit, qui comprend 14 tribus, 136 villages, 5856 fusils. Cette race belliqueuse, l'une des quinquegentiennes, se signala à toutes les époques par son ardeur à combattre l'étranger. Elle prit part aux guerres contre Rome, notamment aux révoltes de Firmus et de Gildon. Soutenir quiconque se soulevait dans la plaine contre la domination existante, ce fut la politique traditionnelle des montagnards kabyles; mais si celui qui avait obtenu l'appui de leurs armes devenait maître et tyran à son tour, ils se tournaient aussitôt contre lui.
C'est ce qui arriva peu d'années après le débarquement en Afrique des corsaires osmanlis 'Aroudj et Kheir-ed-Din, Barberousse et Noureddin. Ils se liguèrent avec eux pour chasser les Espagnols de Gigelli et d'Alger, où ceux-ci s'étaient établis, en 1510, dans la tour du Pegnon qui supporte maintenant le phare. Et lorsqu'ensuite ces deux aventuriers, qui n'étaient pas «fils de prince», comme ils le disaient eux-mêmes, mais les enfants d'un petit commerçant de Métellin, le turc Yacoub, se furent emparés pour leur propre compte du riche territoire que convoitaient alors les rois d'Espagne, les Kabyles se retournèrent contre eux. Vers 1519, les Flisset massacrèrent un corps d'armée turc dans les défilés de leurs montagnes. Peu de temps après, dix-huit cents des leurs prirent part à la bataille que livra à Kheir-ed-Din, le chef de Koukou, Ben-el-Kadi, au col des Beni-Aïcha où périt, assassiné par des traîtres, ce grand guerrier si fameux dans les annales berbères. Ce fut depuis ce temps une guerre à mort entre eux et les Osmanlis auxquels ils portèrent des coups terribles. On les vit à diverses reprises, non moins ardents au pillage qu'au combat, s'élancer de leurs sommets jusqu'aux portes d'Alger. Au siècle dernier, Mohamed-bey l'Égorgeur exerça sur eux de cruelles représailles, mais sans abattre leur courage ou amoindrir leur audace. Ce fut lui qui jeta sur la lisière de leur territoire le bordj Menaïel, que nous apercevons à droite de la route. Peut-être ne fit-il que relever les ruines de Vasana [Aucapitaine, les Kabyles et la colonisation en Algérie.], fortin romain, autrefois posté en sentinelle à l'entrée de la vallée du Sebaou. Mais les canons turcs n'en imposèrent pas plus aux Fils de la nuit, que les javelots romains: en 1807 et en 1811, ils pénétrèrent de nouveau jusqu'au coeur de la Mitidja, tuant, dévastant et pillant; et ils ne retournèrent dans leurs thaderth [Villages.], que pour y mettre en sûreté leur butin.
Les Français eurent maille à partir avec eux dès 1830, où ils vinrent, conduits par Ben-Zamoun, attaquer Blidah le 26 novembre. En 1851, le grand agitateur Bou-Bar'la, après ses échecs dans le Djurjura oriental, parvint à soulever les Flisset, en même temps que leurs voisins, les Guechtoula et les Maâtka, tribus djurjuriennes de l'ouest. Le général Pélissier leur brûla une trentaine de villages, et depuis lors leur humeur guerrière semble s'être un peu calmée. D'ailleurs, leur territoire est rendu accessible aujourd'hui par de bonnes routes carrossables ou muletières; le fort National, les bordjs de Tizi-Ouzou et de Dra-el-Mizan, les placent dans un triangle de feux croisés. Ils commencent aussi à apprécier les douceurs d'une paix qui leur procure le bien-être.
Leur état perpétuel de guerre sous les Turcs les avait fort appauvris. Leurs villages offrent un aspect misérable: quelques maisons, et un plus grand nombre de gourbis. Un point blanc brille sur un de leurs sommets: c'est la koubba du Thimezerith [Lieu élevé.] ou des quarante vieillards.
—Leur miracle, dit le Philosophe, vaut vraiment bien celui de Notre-Dame de la Salette. Il est plus original et surtout plus poétique. Une nuit, quarante têtes blanches ou chauves, tous marabouts, apparurent à un petit chevrier qui gardait son maigre troupeau dans la montagne. C'étaient les ancêtres des Flisset. Ils demandaient un tombeau. Les tribus s'empressèrent d'élever une koubba à quarante niches, une pour chacun de ces saints dont la protection leur assura la victoire dans toutes les rencontres avec les Turcs. Ah! si les révérends pères savaient du moins nous faire des miracles comme celui-là!
Nous sommes en plein pays de montagnes. A mesure qu'on avance, le précipice se creuse tantôt à droite, tantôt à gauche de la route. Au fond de la vallée serpente une rivière: c'est l'Oued Sebaou. Elle naît dans la grande Kabylie qu'elle parcourt de l'est à l'ouest pour aller verser dans la mer, près de Dellys, toutes les eaux du Djurjura septentrional. Elle s'appelle d'abord l'Asif [Asif, rivière en kabyle; oued en arabe.] Bourbehir, formée par les sources des Aïth-Illoula-Oumalou; des Aïth-Ithourar et des Aïth-Idjer. Lorsqu'elle passe chez les Amaraoua, cette tribu lui donne son nom, et c'est là une coutume qui s'applique à la plupart des cours d'eau: rivières, ruisseaux ou fontaines.