En apprenant qu'il faudrait nous engager sans escorte dans la haute montagne, le Général ne put réprimer un mouvement d'alarme. Mais comme il était le plus brave de nous quatre, ce fut lui qui, l'instant d'après, réconforta le Caporal. La pluie tombait à grosses gouttes, et M. Jules venait de nous exposer le péril d'être assaillis sur le Djurjura par une de ces tempêtes diluviennes si fréquentes pendant l'hiver et jusqu'en avril, qui arrachent les arbres, renversent les hommes et rendent les chemins impraticables, même pour les mulets kabyles.
—Le pis qui puisse nous arriver, observa flegmatiquement le Conscrit, c'est de nous noyer dans un torrent ou de nous casser la tête au fond d'un précipice. Or, rien ne pouvant m'empêcher de partager le sort de mon Général, je me dis: mourir ici ou ailleurs, il faut toujours finir par là.
Le lendemain, par un soleil radieux, nous enfourchons nos bêtes avec l'ardent désir de vivre et, de visiter ce coin du monde presque inexploré, que son mystère pare à nos yeux de couleurs magiques.
Maintenant la croupe d'argent du Djurjura étincelle, et la lumière enveloppe ses flancs comme un immense voile blanc. Le cavalier du commandant est là, fièrement campé sur son bon cheval arabe qui secoue la crinière et frappe du pied la terre. Nos bagages sont chargés sur un cinquième mulet. Pauvre bête! il a la plus lourde charge; son maître le plaint, et les autres muletiers, tout en poursuivant de leurs lazzis l'homme et l'animal, finissent par prendre à la main, celui-ci un sac de nuit, celui-là une petite valise, le troisième, un rouleau de couvertures de voyage. Partons-nous? Partons-nous?
Voici le commandant à cheval qui descend au grand galop la rampe du bordj. Il vient saluer madame Elvire; et quelques-uns des Kabyles qui nous entourent, les vieux surtout, demeurent tout ébahis en voyant un personnage si considérable témoigner à une femme les marques du plus profond respect.
Enfin, nous sommes en route, quelqu'un accourt: c'est notre jeune
Kabyle.
—Pourquoi ne voulez-vous pas m'emmener? dit-il. L'an dernier, un Anglais de passage ici m'avait promis de me prendre pour domestique; mais pendant que j'étais allé embrasser mon père, il disparut et je ne l'ai plus revu. Pour vous suivre et voir Paris, je donnerais la moitié de ma vie.
—Eh bien, lui répond très-sérieusement le Philosophe, je te chercherai une place à Paris.
Avis à qui voudra se donner le luxe original d'un valet de chambre kabyle: nous sommes en mesure de lui en fournir un. Ce jeune et beau montagnard, amoureux de la France, nous souhaite un bon voyage d'un air mélancolique. Pour le consoler, je lui offre un cigare, et madame Elvire lui met délicatement entre les lèvres une pastille de chocolat.
A peine sortis de Tizi-Ouzou, nous quittons la route carrossable pour prendre la traverse. Nous suivons l'Oued Sebaou dont le lit, très-large en cet endroit et presque partout à sec, se resserre sur notre gauche, vers les gorges de Timizar-el-Robar [Les gorges des terrains friables.], où la rivière, en temps de crue, devient un torrent furieux. Sur notre droite, resplendit le Djurjura, frappé en plein par le soleil. Devant nous sont les montagnes des Aïth-Iraten, aux pieds desquelles coule un affluent de l'Oued Sebaou, l'Oued Aïssi, peu profond, mais très-rapide. Nos mulets y entrent résolument; ils le traversent sans encombre, ayant de l'eau jusqu'au ventre, et en suivant d'instinct une direction oblique contre le courant. Au milieu de jardins et de prairies où il y a autant de fleurs que de brins d'herbe, nous voyons les derniers gourbis en torchis et en branchages. Déjà au sommet des premiers mamelons, nous distinguons les murs blancs et les toits rouges des Aïth-Irdjen.