La route que nous avons reprise, près d'une ferme française abandonnée et en ruines, court entre des champs d'orge tout constellés de fleurettes jaunes qui éblouissent nos yeux comme de petites étoiles d'or. Nos mulets foulent des géraniums multicolores. Des arbres d'un vert ardent et d'autres d'un vert tendre se pressent pêle-mêle sur les flancs de la montagne; ce sont les principales richesses kabyles: les figuiers et les oliviers. Nous faisons une courte halte devant un pauvre taudis où plusieurs hommes sont étendus sur une natte en sparterie. Près de là, une vieille femme maigre coupe de l'herbe sur le talus de la route. Elle est couverte de guenilles et coiffée d'une calotte rouge d'où s'échappe une chevelure hérissée. Un homme décharné, son mari, sort de la case; un burnous troué cache mal sa nudité. Il arrache quelques branches au toit de sa demeure, puis retourne à l'intérieur pour les placer sur un feu de braise qui brille au fond d'un trou. Il se couche par terre et souffle son feu dont la fumée s'échappe par la porte et par les fissures.

—Quelle misère! dit madame Elvire attristée.

—C'est un café kabyle, Madame, lui répond le cavalier, il n'y en a pas d'autre d'ici au fort, et tu n'en rencontreras pas un seul dans la grande Kabylie.

—Les gens de la montagne n'aiment-ils pas le café?

—Oh! beaucoup, beaucoup; mais ils n'en boivent guère, et ce brave homme, quoique placé sur la grande route d'Alger, en débite à peine six tasses dans sa journée.

—Et pourquoi donc?

—Parce que la tasse coûte un sou, et que pour la plupart de nous un sou, c'est comme une pièce d'or pour toi, Madame.

Le cafaoudji nous sert le café dans de petites coupes en porcelaine de Gibraltar. Nous le trouvons exquis, et invitons à ce régal le cavalier et les muletiers. Si pauvre qu'il soit, l'établissement a pourtant son parasite: un Kabyle à tête branlante, plus décharné encore et plus nu que le cafetier lui-même; mais il n'est pas plus honteux de sa nature que de sa misère. En ce pays de vraie égalité, où le préjugé de l'argent ne gouverne pas plus que le préjugé de la naissance, celui qui n'a que la terre pour lit et le ciel pour toit est estimé par les autres, comme par lui-même, ce qu'il vaut. Nous offrons au vieillard du café et une aumône qu'il accepte d'un air digne.

Alors, quittant de nouveau la route, nous gravissons les premières pentes de la montagne. Le cavalier, que le moka sucré a mis de belle humeur, nous chante la Chanson du marabout.

Nous atteignons un plateau couronné d'oliviers; c'est l'emplacement des Souk-et-H'ad (marché du dimanche) des Aïth-Iraten. Nous nous y arrêtons pour contempler un paysage qui défie la plume et le pinceau: dans le fond de la vallée, l'Asif Aïssi et l'Asif Sébaou serpentent en capricieux méandre, ici rivières, là-bas ruisseaux, ailleurs flaques d'eaux miroitantes. A droite et à gauche, se dressent presque à pic les montagnes des Aïth-Iraten, que nous commençons à gravir et où nos yeux, éblouis par l'éclat métallique de la pierre, se reposent sur la robe verte des arbres. A leur pied, entre les sables, les graviers et les cailloux roulés des deux rivières, ondulent des froments, des orges et des foins qui ressemblent de loin à des massifs de roses. Partant, autour de nous, resplendissent les merveilles du printemps dans un cadre magique de lumières et d'ombres, violent, mais pourtant harmonieux en ses tons heurtés qui passent incessamment, sous le jeu des rayons solaires, du noir de suie au blanc d'argent, ou du jaune d'or au rouge de pourpre. Un vautour à tête blanche plane, tantôt immobile, le bec au vent, s'enivrant d'air, ou tantôt en quête d'une proie, faisant un large circuit dans l'azur. Là-bas, au milieu d'une eau courante, c'est une cigogne qui, appuyé sur une de ses échasses, attend patiemment qu'Allah lui envoie un barbeau ou une alose.