En 1857, dans les premiers jours de mai, la plaine mamelonnée qui descend vers Tizi-Ouzou se couvrait de tentes blanches et de cabanes en branchages. La voix du clairon se mêlait à la voix des sources qui bruissent en des rigoles naturelles qu'elles ont profondément creusées au flanc du rocher. Du haut de leurs pics réputés inaccessibles, les Aïth-Iraten considéraient d'un oeil calme ce flot d'ennemis grossissant de jour en jour. Des quatorze expéditions dirigées contre la Kabylie depuis 1830, aucune n'avait encore pu les atteindre. Ils se fiaient aux murailles presque verticales que la nature avait érigées pour servir de rempart à l'indépendance berbère: à elles de rendre vain l'assaut des Roumis, à eux-mêmes de changer leur audace en confusion et en désastre. En se voyant si nombreux et appuyés par tous leurs alliés en armes, ils ne comptaient plus leurs adversaires; ils escomptaient déjà la victoire et se flattaient d'affranchir à jamais, du même coup, toutes les épaules kabyles. Le cavalier Maâkara nous assure que telle était chez eux la certitude du succès, qu'ils dormirent sur les deux oreilles dans la nuit du 24; mais ce jour-là, quel réveil! Au roulement du tambour, toute l'armée s'ébranle: la division Yusuf au centre, les divisions MacMahon et Renault formant les deux ailes. Elles abordent résolûment les contre-forts qui supportent le plateau culminant du Souk-el-Arba [Marché du vendredi.], à la fois le principal marché des Aïth-Iraten et comme le sanctuaire inviolé de leur race. C'est là qu'il faut aller planter sous le feu de l'ennemi le drapeau tricolore! Par quels chemins? Il n'y en a pas. En beaucoup d'endroits, se dresse un mur vertical, et partout ailleurs la pente est si raide qu'elle ferait hésiter les chèvres.
Le tir des Kabyles est plus meurtrier que celui des Arabes. Ils ne lâchent leur coup qu'après avoir bien visé, le canon du fusil appuyé. Les défenseurs de cette redoutable citadelle sont intrépides; à ses bastions naturels, ils ont ajouté des barricades; et si à la violence de leur feu on peut juger qu'ils combattent par milliers, c'est à un ennemi invisible qu'on a affaire, car il s'embusque derrière une pierre ou derrière un arbre, il rampe, il bondit, et avant qu'on ait eu le temps de lui renvoyer une balle, il a déjà disparu. Cependant vers quatre heures de l'après-midi, refoulés d'étage en étage et partout repoussés malgré une défense héroïque, les plus vaillants, frappés de stupeur, se retirent en désordre sur le plateau du Souk-el-Arba. En voyant les Roumis vainqueurs en couronner les trois crêtes, quelques-uns cherchent la mort pour ne pas survivre au spectacle de leur montagne conquise.
Le maréchal Randon, qui commande en chef, établit son quartier général au village de Tir-ilt-el-Hadj-Ali, avec la division Yusuf; la division MacMahon campe à Imaïseren et Bou-Arfâa, et la division Renault à Ouailel. Cette journée a coûté aux Français 63 morts et 443 blessés [Émile Carrey, Récits de Kabylie, campagne de 1857.]. Nul n'a compté les victimes du patriotisme kabyle. Elles furent sans doute cruellement nombreuses, car presque toutes les tribus de la confédération des Aïth-Iraten et beaucoup d'autres sofs alliés avaient fait parler la poudre.
La grande et belliqueuse tribu des Aïth-Iraten se divise en cinq fractions: les Aïth-Irdjen, 16 villages, 975 fusils; les Aïth-Akerma, 25 villages, 1060 fusils; les Aïth-Oumalou, 14 villages, 840 fusils; les Aïth-Ousammeur, 8 villages, 780 fusils; et les Aïth-Aguacha, 11 villages, 600 fusils: soit 74 villages et 4055 fusils. Les tribus qui, de gré ou de force, ont constamment suivi leur politique, sont: les Aïth-Fraoucen, les Aïth-Bou-Chaïb, les Aïth-Khelili [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].
A ces combattants, s'étaient joints les contingents des Aïth-Yenni, des Aïth-Menguelate, des Aïth-Illilten et d'autres accourus de toutes parts à la défense de la patrie.
Le lendemain au point du jour, la lutte recommence plus acharnée, car le désespoir inspire à ces héros vaincus le mépris de la mort ou le dégoût de la vie. Quand la poudre est épuisée et toute résistance inutile, cinquante maires de villages viennent demander l'aman [Pardon.].
Leur attitude est triste, mais digne et fière encore. Au nom de tous les fils des Iraten, ils s'engagent à remplir les conditions du vainqueur.
—Vous reconnaîtrez, leur dit-on, l'autorité de la France [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]. Nous irons sur votre territoire comme il nous plaira; nous ouvrirons des routes, construirons des bordjs, nous couperons les récoltes qui nous seront nécessaires pendant notre séjour, mais nous respecterons vos figuiers et vos oliviers.
Les amins s'inclinent; mais lorsqu'on leur dit qu'ils auront à livrer des otages et à payer cent cinquante francs par fusil, un dernier cri de révolte s'échappe de quelques poitrines:
—Les Aïth-Iraten ne sont pas tous riches, et parmi eux beaucoup n'ont pas assez d'argent pour payer cette somme.