Cependant ils apprennent qu'on ne leur prendra ni leurs femmes, ni leurs enfants, ni leurs maisons, ni leurs champs, ni même une figue sans la payer, qu'ils seront admis sur tous les marchés, et que leurs kanouns seront respectés sous la seule réserve que les amins, élus par eux, seront agréés de l'autorité française: alors les fronts assombris s'illuminent.

Et la paix signée, les vaincus d'accourir en foule dans le camp des vainqueurs, où, avec cette mobilité d'humeur qui caractérise les deux races, Kabyles et Français se mêlent, se parlent et se comprennent par signes, se traitent mutuellement comme s'ils avaient toujours été les meilleurs amis. Quiconque a pu reconnaître leurs nombreux traits d'union doit se demander s'il était bien nécessaire de verser tant de sang, et si, en le versant, on a choisi le bon moyen de faire de la Kabylie une amie dévouée de la France. On n'a pas touché à leurs institutions nationales: pour nous un devoir, et pour eux un droit. Mais ne pouvait-on les conquérir plus sûrement que par les armes, et les attacher étroitement à la fortune de la colonie, en s'adressant à leur intelligence très-vive en même temps qu'à leur intérêt aiguillonné par la misère?

J'interrogeai là-dessus notre guide Maâkara:

—Monsieur, me répondit-il, tous les Kabyles qui ont eu des relations avec les Français les préfèrent et de beaucoup aux Arabes qu'ils détestent et aux Juifs qu'ils méprisent. Il y a déjà maintenant plus d'argent chez eux que du temps des Turcs, qui pillaient leurs villages, brûlaient leurs récoltes, dépouillaient et souvent égorgeaient les malheureux qui vont faire la moisson dans la plaine, ou exercer un métier dans les villes du littoral. Au lieu de les égorger ou de les piller, les Français les protègent contre les malfaiteurs; ils ont construit de bonnes routes par où un peu de bien-être commence à pénétrer dans nos montagnes. Les Kabyles ne sont pas des ingrats et encore moins des aveugles. Celui qui leur apportera la richesse fera d'eux tout ce qu'il voudra.

—La richesse! s'écria le Philosophe, elle fera pousser un gros ventre au Kabyle allègre! elle changera en Romain du Bas-Empire ce libre et fier républicain! Tu ne sais donc pas, ô Maâkara, que la richesse est la grande misère des Français?

Le cavalier comprit-il ce singulier aphorisme? je ne sais; mais il répondit en souriant:

—Ah! Monsieur, j'en voudrais bien un peu, moi, de cette misère-là!

Nous montons par un sentier kabyle impraticable pour quiconque n'est pas mulet ou muletier indigène: plutôt un escalier qu'un chemin, formé de pierres inégales, grandes, petites, pointues, arrondies, assemblées par le hasard, tenant ensemble par la force de l'habitude, se détachant parfois; ou bien c'est le rocher que nos bêtes gravissent par bonds périlleux. De l'un ou l'autre côté de ce casse-cou sinueux et pittoresque, partout où la pierre est recouverte d'une couche de terre végétale, s'étalent de belles plantes potagères dans des jardins merveilleusement cultivés que gardent des haies d'épines. Puis ce sont des oliviers et des figuiers où des rossignols et des fauvettes se disputent le prix du chant. Au pied de chaque arbre, le sol, légèrement creusé, forme comme une vasque pour retenir les eaux d'arrosage. Ailleurs, verdissent des blés d'orge et de froment de la plus belle venue; là, peu ou point d'herbes parasites. Des arbres de luxe, vignes, orangers, cédrats, grenadiers, cerisiers, pommiers, pruniers et noyers décorent quelques enclos; beaucoup sont en pleine floraison, et l'air est tout imprégné de leurs arômes suaves. Nous marchons maintenant à travers un inextricable fouillis de branches, de feuilles et de fleurs. Ces arbres, amis de l'homme, étendent vers nous leurs bras dans le sentier, nous montrant leurs fruits en promesses. Les figuiers vigoureux et qui ont besoin d'espace nous barrent par moment le chemin; ils nous obligent d'admirer leurs larges feuilles luisantes, si élégamment découpées, et la riche récolte que le montagnard fera au prochain kherif ou cueillette des figues. Pendant ces jours d'abondance, il ira avec sa famille habiter son asib [Maison ou gourbi d'été.]; ils s'enivrera en savourant la figue fraîche, blanche ou noire, comme le vigneron de France en dégustant le vin nouveau. Mais cette ivresse des figues n'est ni grossière ni méchante; elle exalte en lui jusqu'au fanatisme l'amour de la liberté. Alors les pauvres iront de jardin en jardin, bien accueillis partout, et mangeront à discrétion de ces fruits nourrissants et exquis. Alors aussi, mêlés à eux, couverts de haillons sordides, les derviches fanatiques trouveront l'oreille des Kabyles plus accessible, quand, pour les pousser à la rébellion, ils leur diront: «Que le Roumi vienne! où qu'il nous faille aller pour le combattre, nous trouverons à vivre! et s'il brûle nos villages, cet arbre qui nous donne la nourriture nous procurera un toit pour la nuit.»

Devant nous, quel charmant tableau! Dans l'angle d'un carrefour auquel aboutissent plusieurs sentiers, coule une thâla [Fontaine.]. Des femmes, des jeunes filles et des enfants se pressent autour d'un mince filet de cristal liquide. A notre approche, deux ou trois, les plus timides, fuient dans la montagne, emportant, gracieusement posée sur l'épaule, leur medhid [Cruche à eau.] d'une belle forme antique. D'autres se voilent le visage avec la main, mais nous regardent entre leurs doigts aux ongles teints de henné. L'une d'elles nous accueille par un sourire, et, avec un geste plein de coquetterie mutine, c'est un de ses yeux seulement qu'elle nous dérobe. Pourquoi?… Ah! pauvre enfant! elle est borgne. Les plus petites, qui ont aussi une cruche mesurée à leur taille,—car à peine sorties du berceau, on leur enseigne le dur labeur de la ménagère kabyle,—se réfugient dans les jambes maternelles en criant: O imma! ô imma! ô maman! ô maman! Nos muletiers vont à la fontaine, faire leurs oudou-el-seghir, ablutions que tout bon musulman doit renouveler cinq fois dans un jour. Ils mouillent leurs mains, se gargarisent et aspirent l'eau par les narines en disant: «O mon Dieu! fais-moi sentir l'odeur du paradis.» Pendant ce temps, nos regards demeurent attachés sur le groupe féminin. De son côté, il nous contemple avec une curiosité ébahie qui touche à la stupeur.

—Maâkara, sais-tu l'âge de cette fillette dont les dents sont des perles, et les yeux des diamants noirs?