Nous saluons de la main, comme un ami, le palmier de la rue de Constantine qui, sous le souffle de la première brise, s'incline pour nous souhaiter un bon voyage. A Mustapha-lnférieur, nous prenons la route de la Maison-Carrée, qui contourne à gauche le champ des manoeuvres. Le Conscrit, qui est monté sur le siège pour fumer, cherche à distraire le Général de sa mélancolie.
—Vois-tu, lui dit-il, là-bas, au pied des collines, la Koubba [Mausolée.] de Sidi-Mohamed Abd-er-Rhaman-bou-Kobrin? C'était un marabout fameux et un sorcier de première force. Vers 1785, ce Medhi, ou précurseur du Moule-Saâ, fonda la société secrète des Khouâns [Frères affiliés.]. Cette association politico-religieuse nous a fait beaucoup de mal, car elle a constamment soufflé la révolte au coeur des Arabes et surtout des Kabyles. Son foyer principal est en Kabylie, dans la Zaouïa [Sanctuaire, lieu consacré.] des Aïth-Smahil, une des six tribus de la confédération des Guechtoula.
Abd-el-Kader, Bou-Bar'la et d'autres grands agitateurs sollicitèrent l'Oueurd [La rose.], l'initiation du Mek'-Addem [Celui qui avance.] ou chef des Khouâns. Les frères affiliés s'engagent, par les plus terribles serments, à obéir aveuglément au cheikh spirituel de l'ordre; ils forment en outre une sorte de franc-maçonnerie, où ils se doivent entre eux aide et protection. On les prépare à l'initiation par un jeûne prolongé dans un endroit sombre, propice aux jongleries et aux hallucinations du fanatisme. Le général Yusuf détruisit cette Zaouïa pendant l'expédition d'août et de septembre 1856. Il n'en épargna que le tombeau du saint, qui, dans les premières années de ce siècle, s'était retiré chez les Guechtoula, où il mourut. Les Maures d'Alger lui érigèrent, de leur côté, le mausolée que nous apercevons d'ici. Mais une koubba sans sarcophage, c'est comme une châsse sans reliques.
Donc une bande de pieux pèlerins, amplement munie d'ouadas [Offrandes religieuses.], gravit un beau matin les escarpements du Djurjura, et pénétra le soir dans la maison hospitalière des Aïth-Smahil.
Ils reçurent des tolbas [Religieux.] d'Abd-er-Rhaman l'accueil de la bouche en coeur que des moines n'ont jamais refusé aux pèlerins qui viennent à eux les mains pleines. On leur offrit du kouskoussou à la viande, du lebben [lait aigre.], des figues et le gîte: bref, on les traita en hôtes de distinction. Mais quelle fut la stupeur des Kabyles quand le bruit se répandit dans leurs montagnes que les pèlerins avaient emporté la dépouille du saint pour la déposer au Hamma d'Alger! Déjà ils couraient aux armes. Un sage marabout s'avisa d'ouvrir le tombeau: le précurseur du Montader [Celui qui est attendu.] n'avait pas quitté les Adrars [Pierres.] kabyles.
Et voilà comment l'illustre marabout, opérant après sa mort un prodige plus extraordinaire que tous ceux par lesquels il s'était signalé de son vivant, est devenu Bou-Kobrin, ou l'homme aux deux tombes.
—Ami, demanda madame Elvire, assise dans le coupé entre M. Jules et moi, y a-t-il une moralité à ton petit conte?
—Assurément, répondit le philosophe, et la voici: la superstition est un chancre qui ronge tous les peuples du monde. Aussi longtemps qu'on ne l'aura pas extirpé, il n'y aura rien de raisonnable à attendre des hommes. Que les fanatiques d'Europe donnent la main aux fanatiques d'Afrique! ils se valent, ils sont frères. Ceux-ci béatifient Bou-Kobrin et Lalla-Khrédidga, la sainte du Thamgouth [Le plus haut pic du Djurjura.]; ceux-là canonisent Labre, un fainéant sordide, et Marie Alacocque, une nonne hystérique. Les jésuites font la guerre aux libres penseurs et à toutes nos libertés; les marabouts excitent les grands enfants d'Afrique à détester les Roumis qui leur apportent l'instruction et le bien-être. Les uns et les autres conspirent contre la civilisation moderne; entre leurs mains la religion n'est qu'une arme politique, un instrument de réaction universelle.
Madame Elvire fit entendre une petite toux sèche qui lui était familière et ajoutait je ne sais quoi de touchant à sa beauté.
—Ah! l'air est trop vif pour vous, Madame, dit M. Jules en lui tendant un pan de son manteau. Elle, dans le même instant, s'écria: