—Prenez donc garde, postillon, vous écrasez ce pauvre bourrico [Petit âne.].
La roue heurta si violemment l'un des amples couffins [Paniers en tiges d'alfa.] qui formaient comme un potager de chaque côté de l'animal, que celui-ci en fut renversé dans le fossé avec l'Arabe qu'il portait par surcroît de charge.
Le général poussa un cri.
—Bah! dit le postillon, ça leur apprendra à se garer une autre fois, et ce n'est pas l'Arabe qu'il faut plaindre, mais son bourrico qui n'est pas la plus grosse des deux bêtes.
Cependant l'Arabe et son petit âne s'étaient déjà repris sur leurs jambes. L'homme redressa ses couffins, et, ayant pris l'élan d'un cavalier accompli, il se retrouva sur sa monture. Har'r! Har'r! fit-il d'un accent guttural, et le bourrico recommença à trotter menu au beau milieu de la route pour se faire culbuter de nouveau par un corricolo [Voiture publique d'Alger.].
—Je crois en vérité, observai-je, que les ânes de ce pays ont la bosse de la fatalité aussi développée que leurs maîtres, et s'en tiennent comme eux à ceci: «Ce qui arrive doit arriver; nul n'échappe à sa destinée.»
—Assurément, ajouta le Philosophe, l'Arabe en tombant dans le fossé a dit: C'était écrit! le bourrico l'a pensé, et voilà pourquoi la grosse bête est remontée sur la petite, tandis que celle-ci reprenait le haut du pavé. C'est le fond de l'islamisme et de toutes les doctrines politiques, religieuses ou sociales qui reposent sur le dogme de l'immuable. Pour le général de l'ordre de Loyola, l'âme de tous les complots tramés contre la raison, comme pour le Khalifa des Mouleï-Taïeb qui, dans sa petite ville d'Ouazan, au Maroc, tient le fil de toutes les conspirations africaines contre le progrès apporté par la France, cet Arabe et son bourrico atteignent à la perfection divine et terrestre.
—Tais-toi! Conscrit, fit le Général en riant, et regarde! Voici mes beaux palmiers du jardin d'Essai! Ah! qu'ils me donnent envie d'être au Désert! mais quel dommage qu'il faille quitter ma chère Méditerranée! Si j'étais fée, j'emporterais à Paris, d'abord cette mer bleue, puis cette lumière éblouissante, la fête de l'âme comme celle des yeux; enfin ces palmiers, et encore ces superbes orangers chargés à la fois de fruits d'or et de fleurs odorantes.
—Est-ce tout? demandai-je.
—Non, non, j'emporterais aussi cet air doux comme une caresse d'enfant, ces grands rochers qui se dressent là-bas devant nous, et dont les crêtes aiguës et neigeuses resplendissent au soleil comme des lances d'argent.