Une femme montait devant nous, pâle, ridée, flétrie, ployant sous sa lourde cruche d'eau; elle traînait par la main une petite fille de quatre à cinq ans, qui portait une mignonne amphore. La mère avait des tatouages bleuâtres aux tempes et au front; l'enfant, déjà coquette, s'était parée de feuilles d'alfa qui entouraient, en guise de bijoux, son cou, ses bras et ses jambes.

Le visage riant de celle-ci contrastait avec l'air morne de l'autre.

—Que cette femme a l'air triste! dit madame Elvire émue de pitié.

—Si elle avait eu un fils au lieu d'une fille, répondit Maâkara, elle serait plus fière à présent. Elle serait la maîtresse au logis, tandis qu'elle est la servante. Je connais son mari; il voulait absolument avoir un garçon, et pour cela il a acheté une seconde femme qui a comblé ses voeux.

—Deux femmes!

—Le Koran en permet jusqu'à quatre; mais la plupart de nous trouvent que c'est assez d'en nourrir une. Quel âge donnez-vous à celle-ci?

—Cinquante ans pour le moins.

—Elle n'en a pas encore trente. Elle s'est usée au travail, abîmée dans la jalousie. A elle les gros labeurs et les dédains du maître, tandis que la nouvelle n'a guère souci que d'allaiter le fils de la maison. Pour lui, on a fait parler la poudre; on a célébré sa naissance le septième jour par un thâam [Festin.], auquel le père a convié ses amis et ses proches. Mais quand la petite fille est née, il n'y a pas eu la moindre réjouissance.

—Et c'est une injustice criante, observa M. Jules en regardant madame
Elvire.

—C'est ainsi, Monsieur, dans toutes les familles, reprit le cavalier; aussi, quand une femme se marie, ne manque-t-elle jamais d'invoquer les plus saints marabouts afin d'engendrer un garçon.