—Nous arrivons chez les Aïth-Adeni, fraction de la tribu des Irdjen, une des cinq des Iraten; et, nous étant retournés, des oh! et des ah! admiratifs nous échappent devant le tableau incomparable qui se déroule sous nos regards. Madame Elvire rayonne, le Philosophe rêve, M. Jules pleure, et moi je prends des notes; enfin, le cavalier a le sourire de l'amour-propre satisfait, car c'est lui qui a prémédité de nous conduire à ce point de vue. Les muletiers s'interrogent entre eux pour savoir ce qui nous peut impressionner de la sorte.
L'immense abîme est baigné dans un brouillard éblouissant. Ce n'est pas de la vapeur d'eau, mais de la lumière condensée. Au fond de ces ondes transparentes qui forment comme un fleuve rayonnant entre les montagnes, apparaît la vallée du Sebaou, avec ses flaques d'eau, ses arbres et ses fleurs. C'est un lit d'or enrichi de diamants, d'émeraudes et de perles. Les grandes ombres des hauts pitons, projetées çà et là sur les flots radieux, produisent des effets fantastiques; en quelques endroits où deux rochers verticaux forment un angle, le soleil et la nuit, en s'y mariant, enfantent des profondeurs bleuâtres, insondables comme le ciel et comme lui infinies. En face de nous, Tizi-Ouzou et son bordj: on les tiendrait dans la main. Puis, les montagnes des Aïth-Flisset, entre lesquelles serpente la route d'Alger; elles rejoignent à l'horizon la chaîne du Petit-Atlas. A droite, l'Asif Sebaou s'enfonce dans les gorges des terrains friables; à gauche, le Djurjura resplendit comme un dieu dans sa gloire! Derrière nous, dans un cimetière, des hommes et des femmes prient accroupis. Au seuil de sa maison, un vieux Kabyle, appuyé sur son debouz [Bâton ferré.], nous regarde d'un air farouche; une bande de petits garçons effarés, hardis et méfiants comme des moineaux francs, vient s'abattre à quelques pas de nous, criant Soldis! soldis [Des sous! des sous!]! Enfin, sur la grande route qui sillonne les flancs de la montagne, nous apercevons, prodigieux contraste! les poteaux et les fils du télégraphe. L'extrême civilisation et l'extrême sauvagerie s'embrassent ici, et du fort National, au coeur de la Kabylie, nous pourrons dire à nos amis de Paris: «Nous allons bien, et vous?» Le sentier traverse le cimetière. Pourquoi ces jours entre les pierres des tombes? Les Kabyles veulent que leurs morts jouissent comme eux de l'air et de la lumière. Bientôt nous atteignons la grande route, où des gamins cuivrés, beaux et nus comme l'Amour antique, se disputent nos soldis; ce sont les mêmes batailles que celles des petits paysans blonds et joufflus qui suivent en courant les diligences de l'Alsace ou de la Normandie.
Le 2 juin 1857, vingt-cinq mille pelles, pioches, scies, haches, secondées par deux cents feux de pétards, livraient aux rochers des Aïth-Iraten un assaut bien plus glorieux que celui du 24 mai. Et le 23 juin, après vingt-deux jours d'efforts héroïques, deux pièces de douze, attelées de six chevaux, montaient de Tizi-Ouzou au plateau conquis de Souk-el-Arba, par cette brèche que l'armée venait d'ouvrir à une autre civilisation que celle du canon. Les Kabyles, soumis ou insoumis, suivaient avec des yeux consternés ce serpent de vingt-cinq mille mètres qui rampait jusqu'à leurs crêtes inaccessibles pour y venir dévorer l'indépendance nationale. Pour les réconforter, les marabouts leur disaient: «Le Prophète a suscité les Français comme un fléau vivant afin de punir les crimes des Kabyles; mais, si Mahomet veut le châtiment de ses enfants coupables, il ne veut pas leur asservissement à des infidèles. Voici déjà que, du haut du ciel, Allah frappe de vertige tous ces Roumis ameutés par lui: pour une route inutile, voyez comme ils jettent leur poudre aux rochers de la montagne!»
En vain, cette fois, des fanatiques s'efforcent-ils d'abuser ces hommes naïfs et crédules, mais pourtant pleins de bon sens. Et lorsqu'après le 14 juin, anniversaire du débarquement des Français en Afrique, qui fut choisi pour la pose de la première pierre du fort National, un vieil amin vit sur le Souk-el-Arba des bastions sortir de terre, il s'écria: «Un bordj! Regardez-moi: quand un homme va mourir, il se recueille et ferme les yeux. Amin des Kabyles, je ferme les yeux, car la Kabylie va mourir [Émile Carrey, Récits de Kabylie.]!»
Vers six heures du soir, nous entrons au fort par la porte d'Alger. Ravis du voyage, mais rompus, nous descendons de nos montures. Nous payons nos muletiers: trois francs pour l'homme et la bête, et un franc de pourboire. Nous nous séparons très-satisfaits les uns des autres, et remercions notre bon guide Maâkara, en lui glissant une pièce de cinq francs dans la main. Ce brave garçon nous suivrait, au bout du monde. Nous entrons dans un hôtel, le meilleur; il y en a deux. Lequel est-ce? Je l'ai oublié, et je ne le retrouve pas sur mes tablettes: ô ingratitude!
*[Les habitants les plus anciens de la partie septentrionale de l'Afrique, à l'ouest des Égyptiens, nous sont signalés, il y a cinq ou six mille ans, dans la traduction grecque des annales égyptiennes de Manethon, sous le nom de Libuès, que nous rendons par le mot Libyen et que rendait le mot égyptien Lebou ou Rebou. Sous la quatrième dynastie, le roi Neferkhérès est dit avoir soumis une portion des Libyens terrifiés par la vue d'une éclipse. Cette époque devait répondre à celle des pierres taillées dont on retrouve des traces sur les points les plus distants de l'Algérie: près d'Alger, à la pointe Pescade, sur les confins du Sahara, dans l'oasis d'Ouargla. A partir de la dix-huitième dynastie, sinon plus tôt, de nombreux indices donnent à penser qu'à ces Lebous est venu s'ajouter un peuple nouveau aux yeux bleus. Le fait devient certain en 1400 avant notre ère. Des déserts, à l'occident du Delta, un flot de nomades aux yeux bleus et aux cheveux blonds descend des îles de la Méditerranée, sur le continent africain, menace les provinces du nord de l'Égypte et n'est contenu qu'avec de grands efforts par les armées égyptiennes. Ces envahisseurs comprennent des Lebous, des Maschouach, dont descendraient les Macas d'Hérodote, les Mazigues de Ptolémée et les Amazigs (Touaregs) d'aujourd'hui, etc., et étaient désignés sous le nom général de Tamahou. Plus intelligents que les autochtones, ils les auraient subjugués, et en retour leur auraient apporté l'art de construire les monuments mégalithiques. La présence actuelle de ces monuments en quantité innombrable des côtes du Maroc jusqu'à la Tunisie et d'individus blonds dans cette même étendue et jusque dans les îles Canaries établit en quelque sorte les frontières de leur domination d'alors. C'était l'époque de la pierre polie en Algérie, et plus tard celle des métaux; la première paraît y avoir été fort courte. De la fondation de Carthage jusque vers l'invasion romaine, la chaîne de l'Atlas, du Djebel-Amour et de l'Aurès et ses deux versants, allant d'une part à la Méditerranée et de l'autre au Sahara, étaient donc occupés par un peuple formé de deux éléments ethniques déjà, et même de trois, en y ajoutant l'élément nègre qui, incontestablement, existait. Ce peuple n'avait aucune unité nationale, à en juger par la variété de noms sous lesquels les auteurs en parlent: les Numides, les Gétules, les Gamarantes, les Augils, les Atlantes ou tribus de l'Atlas, les Troglodytes, etc.
La plupart des inscriptions en langue berbère retrouvées sur des rochers ou des dalles sont de cette époque. (Voir la Collection complète des inscriptions numidiques (libyques) avec des aperçus ethnographiques sur les Numides, par le général Faidherbe. Paris, 1870.) On sait les soulèvements continus dans les montagnes de la Kabylie qu'eurent a réprimer les Romains, et le nombre de postes militaires qu'il leur fallut entretenir sur les confins du Beledjerid pour contenir l'esprit belliqueux et indépendant des indigènes. Plus tard même, une fraction importante de ce peuple refusa de plier devant l'invasion musulmane et émigra en masse dans le désert; ce furent les Touaregs. Arrivant à l'époque actuelle et écartant de la population indigène véritable tous les éléments conquérants et accidentels, nous restons donc en présence d'une masse essentiellement composée de bruns par les cheveux, les yeux et même la peau, mais parsemée çà et là d'individus tirant plus ou moins sur le blond et ayant parfois les yeux bleus ou la peau d'une complexion blanc-mat ou rouge-brique, marquée d'éphélides, comme il s'en rencontre dans les pays du Nord. Évidemment les premiers, les bruns, sont les représentants de la race la plus ancienne, numériquement plus forte et appropriée au sol qui la vit se constituer, tandis que les seconds, les blonds, sont les restes d'une autre race, née sous d'autres climats, et venue postérieurement se fondre dans la précédente. Les premiers sont les Lebous; les plus purs des seconds sont les Tamahou, dont le type est figuré sur les monuments égyptiens. La fusion, toutefois, est aujourd'hui si intime, le type ethnique numériquement le plus fort a si bien repris le dessus en vertu de la grande loi anthropologique du retour aux ancêtres, qu'il y a lieu de regarder la race berbère actuelle comme une, etc.—Revue d'anthropologie, t. III, 1874.
A considérer dans leur ensemble les pays qui furent la Libye ancienne, l'Afrique du Nord et le Sahara de nos jours, ces pays paraissent n'avoir subi que des changements peu sensibles. Ils ont dégénéré cependant, quelques parties du moins, et ils se sont dépeuplés. L'homme est allé s'amoindrissant, dans les siècles modernes, sous l'empire de luttes sans trêve, au milieu des ruines accumulées et de toutes les dévastations commises par les dominateurs; et par une loi de corrélation nécessaire, le sol a suivi la fortune de l'homme. Cette contrée du Magreb est toujours l'El-Khadra (la Verte) des Arabes de la conquête; mais les mêmes terres qui nourrissaient Rome sous les empereurs ne nourrissent même plus aujourd'hui leurs habitants. Du Nil à l'Océan, de la Méditerranée au Niger, nous retrouvons a peu près les mêmes peuples qu'anciennement, qui n'ont guère fait que changer souvent de lieux et aussi de noms; les uns plutôt fixes, agriculteurs; les autres plutôt pasteurs et nomades. Et il est rationnel de croire que, sauf sans doute la proportion, des blonds et leur répartition au milieu des populations actuelles, ils ont conservé en général la physionomie et les principaux traits qui caractérisaient leurs ancêtres. Nous ne savons rien de plus. Des races dites Berbères. J.-A.-N. PÉRIER, Mémoires de la Société d'anthropologie de Paris, 1873.
Quel rôle ont joué les populations immigrées, du moins quelles traces ont-elles laissées?
Ces vieux envahisseurs et ces primitives immixtions ont eu jadis une influence considérable sur la constitution des peuples dans ce pays, et s'il en subsiste surtout des noms, la population dans son ensemble n'en demeure pas modifiée aujourd'hui autant qu'on pourrait le penser. En effet, sauf des nuances entre la plaine envahie et la montagne où n'a pas pénétré la conquête, entre l'Est et l'Ouest, et beaucoup de différences individuelles, traces dernières d'anciennes intrusions et d'anciens mélanges, le Kabyle du Tell algérien est à peu près partout le même; et il est permis de croire que ces divers peuples, aventureux et venus de loin, auront fini par succomber dans la lutte avec les conditions nouvelles, au point qu'il n'en reste guère que des vestiges peu nombreux et parfois à peine reconnaissables.