—La grande Kabylie, lui dit-il, est belle à voir au coucher du soleil.

Il nous mena sur le haut du rempart, et nous restâmes là, bouche béante, devant un spectacle si grandiose et si splendide qu'il défie toute description. Aussi ma plume tremble-t-elle dans ma main, comme le pinceau dans celle du rapin qui aborde sa première toile.

Bel-Kassem, pourquoi ma mémoire infidèle ne retrouve-t-elle pas les brillantes images où tu nous peignais si bien les merveilles de ton pays natal, étalées sous nos yeux? Pardonne-moi, fils des montagnes berbères, si le tableau que j'essaye d'en tracer est aussi pâle que ma lampe devant ton soleil.

Toute la haute Kabylie nous apparaît, pays de la féerie et le plus prodigieux qu'elle ait jamais enfanté. En face de nous, à huit ou dix lieues vers le sud, le Djurjura, en formant une courbe de l'ouest à l'est, la tient dans son bras de pierre comme un géant qui enlace une naine.

Depuis la crête qui couronne le fort National jusqu'au formidable rempart en demi-cercle jeté par le souffle volcanique entre le petit Atlas et Bougie, c'est un chaos fantastique de pitons aigus aux flancs tordus, déchirés, crevassés où la roche calcaire alterne avec l'argile schisteuse, et de précipices verticaux, étroits et profonds, tellement resserrés entre les montagnes qu'à peine l'éclatante lumière de midi en éclaire le fond. La robe verte de ces pitons, fouillis inextricable de champs d'orge, d'oliviers, de figuiers, de vignes et de frênes, semble déchirée ou trouée en beaucoup d'endroits où la roche se montre nue.

Chacun d'eux porte à son sommet un village, et çà et là, sur les toits rouges, tranche la coupole blanche d'une koubba ou d'une mosquée. Ces pics se dressent pour la plupart à sept, huit ou neuf cents mètres, et souvent la distance qui les sépare n'équivaut pas à la moitié de leur hauteur. Les demeures kabyles s'y pressent les unes contre les autres, penchées sur l'abîme et se disputant le terrain horizontal.

Sur leurs déclivités tourmentées rampent, comme d'énormes serpents jaunes ou rouges, des ravins où, en été, ruisselle, or et rubis liquides, l'eau des sources vives; en hiver, les pluies et les neiges s'y précipitent: torrents ou avalanches, entraînant dans leur chute vertigineuse les arbres, les récoltes en promesse, les champs même qui les portaient. Alors le Kabyle, debout sur le toit de sa maison, regarde tristement toute sa richesse s'abîmer dans le gouffre; puis, la tourmente passée, lui et les siens y descendent, et patiemment en rapportent sur leur dos la terre nourricière dont ils recouvrent la pierre dénudée. Dans chaque endroit accessible au montagnard, fleurit un potager, un verger, et n'y eût-il place que pour un arbre, cet arbre s'y épanouit. Partout où la montagne repousse même le pied kabyle, s'étalent des bouquets de fleurs multicolores parmi le grès calcaire et le schiste ardoisé: aubépines, chèvrefeuilles, églantiers, clématites, absinthes, mauves, thyms, genêts, lauréoles d'hiver, chardons géants, géraniums musqués, lauriers-roses, renoncules à grandes feuilles, menthes, ivraies, houx, scorpiures, sauges, pavots, asphodèles, bourraches, bruyères arborescentes, cressons de fontaine; et à côté des violettes et des marguerites, les plus élégantes et les plus précieuses orchidées. Cette belle flore épanouie comme un sourire sur les aspérités du rocher aride et farouche, ces oliviers à tête ronde, ces figuiers aux bras sinueux, ces frênes au port superbe, ces moissons verdoyantes accrochées aux escarpements; puis, sur les sommets, dominant ces épais massifs de verdure et ces pierres enguirlandées, d'innombrables villages blancs et rouges, éblouissants de lumière, séparés entre eux par des gorges profondes et noires; enfin, la montagne géante, le Djurjura, appuyé sur ses contre-forts de treize cents mètres, élevant orgueilleusement jusqu'au ciel sa tête rocheuse, ornée de cèdres et constellée de neige: tel est le spectacle unique qui nous ravit tous en extase. A notre droite, le soleil à son déclin descend derrière les montagnes de l'ouest qui nous masquent l'horizon. Dès que son disque a disparu sous les crêtes des Iraten et des Flisset, la nuit sort des vallées; elle étend sur toute la Kabylie un voile bleuâtre que, par endroits, des échappées radieuses changent en une résille d'or. Sur leurs pitons que la nuit escalade, les villages paraissent en feu. Déjà le pied du Djurjura s'abîme dans les ténèbres; mais sa croupe n'est qu'un vaste incendie, et, par-dessus l'embrasement de ses rochers et de ses cèdres, la neige lui forme un turban éblouissant de blancheur. La nuit monte toujours; bientôt, ses grandes ombres à peine transparentes, et qui s'épaississent d'instant en instant, éteignent les feux des montagnes. Son rideau qui passe du bleu au gris, puis au noir, enveloppe les villages. Seuls, les plus rapprochés de nous se dessinent encore vaguement dans la lumière crépusculaire. De petites lueurs naissent dans l'obscurité et brillent comme des vers luisants: ce sont des lampes kabyles qui s'allument. Le sombre rideau s'étend maintenant par-dessus les plus hautes crêtes, où il étouffe l'incendie. Il couvre les contre-forts du Djurjura comme une draperie funéraire. Mais, ô magie! dans une gloire de pourpre et d'or, le front du colosse semble défier le flot montant des ténèbres… Il s'y enfonce à son tour!

Le retour à l'hôtel fut silencieux: un coucher de soleil en Kabylie est un des plus émouvants spectacles qui se puissent voir; et s'il est des gens blasés sur les beautés de la nature, nous les engageons à aller rallumer au fort National la flamme éteinte de leur enthousiasme. Bel-Kassem, qui avait joui de notre admiration en Kabyle amoureux de ses montagnes, nous accompagne jusqu'à la porte de l'hôtel; puis il se retire discrètement, quoique nous insistions pour le garder à dîner.

Nous nous mîmes à table avec un appétit qu'ignoreront toujours les estomacs de la plaine. L'hôte, qui nous servait lui-même, était un grand Alsacien pâle et maigre, à l'oeil mélancolique. Il composait avec sa femme, déjà sur le retour et borgne, tout le personnel de l'établissement.

Quelle vicissitude avait poussé jusque sur les plus hautes cimes des Aïth-Iraten ce Philémon tudesque et sa fidèle Baucis? J'aurais bien voulu le leur demander; mais le mutisme triste de cet homme me retint de satisfaire cette indiscrète envie.