—Bono, Bono, Francésé! nous répondent-ils en souriant.
Ils ont tous de bons visages, et leurs mulets aussi.
—Bel-Kassem, où dormirons-nous ce soir?
—Chez le caïd de Thifilkouth, Madame, si tu le veux bien.
—A quelle distance en sommes-nous?
—Je ne l'ai pas mesurée, mais il y a huit heures de marche.
Les Kabyles ne mesurent les distances que par le temps qu'ils mettent à les franchir: aussi varient-elles beaucoup suivant la vigueur et l'agilité des uns, ou l'humeur plus apathique des autres. Quand nous leur demandions: Kodèche Sâa? combien d'heures? le plus vif nous montrait quatre doigts, un moins agile six, le plus paresseux de tous élevait ses dix doigts à la hauteur de sa tête.
—Et les vivres? s'écria le Général avec l'emportement d'un estomac montagnard; vous ne pensez donc à rien, Caporal!
A cette réprimande imméritée de son chef, le Caporal ne répondit que par un geste, mais quel geste! Les tellis [Sacs ou poches qui pendent de chaque côté du bât.] regorgeaient de provisions de bouche, et par-dessus les tellis, sur le dos des mulets, étaient assujettis des matelas de troupe. Le directeur des fournitures militaires nous les avait obligeamment prêtés. Le Conscrit et moi, nous criâmes: Vive le Caporal! Madame Elvire daigna sourire, et M. Jules fut au ciel.
—Les matelas vous serviront bien, dit Bel-Kassem, car le caïd de
Thifilkouth n'a pas à vous offrir un palais de France comme Ben Ali
Chérif, chez qui vous coucherez demain. Mais pour ce qui est des
provisions, elles sont tout à fait inutiles.