—Vraiment, répliqua le Caporal un peu piqué, j'avais pensé que dix pains de quatre livres, douze poulets, sans compter mes saucissons d'Arles et de Lyon, une terrine de foie gras et quelques bouteilles de vin, n'étaient en fait de vivres que le strict nécessaire.
—Partout où madame daignera s'arrêter, répondit Bel-Kassem, on lui offrira, à elle et à vous, la diffa, le kouskoussou à la volaille, réservé aux hôtes de distinction. Dans une heure, le caïd de Thifilkouth sera averti de votre arrivée.
—Par le télégraphe peut-être?
—Oui, par le télégraphe… kabyle, qui fonctionne presque aussi vite que le télégraphe français, plus sûrement, sans frais et partout. On va annoncer avec la voix votre passage et votre arrivée pour ce soir, de village en village, de montagne en montagne.
—Mais ces braves gens qui nous accompagnent, il faut les nourrir.
—Non, ils emportent dans la poche de leur burnous une galette d'orge et des figues. Nous les verrez s'arrêter aux sources pour faire leurs ablutions et se désaltérer; vous leur payerez trois francs par jour, leur nourriture comprise et celle de leurs bêtes, qui se contenteront tout le jour des brins d'herbe et des feuilles qu'elles pourront arracher en chemin. Ce soir, chez le caïd, mulets et muletiers seront aussi des hôtes. Ces hommes qui sont de mon village et de braves gens, comme vous dites, accepteront volontiers un morceau de pain; et, si vous leur donnez un morceau de sucre, ils croiront manger le paradis. Mais ils ne toucheront ni à votre saucisson, qui est préparé avec de la chair de porc, ni a vos poulets, parce qu'on les a saignés au lieu de leur couper la tête. Enfin, au caïd ou à l'amin qui vous offre la diffa, vous ne voudrez pas faire l'injure de dédaigner son kouskoussou.
—Et si je préfère, moi, ma croûte, objecte le Philosophe, ne suis-je pas libre de la manger? O liberté! ne serais-tu qu'un vain mot?
—Vous la mangerez, Monsieur, votre croûte, mais après avoir goûté d'abord à tout ce qui vous aura été offert. C'est l'usage: vous ne voudriez pas passer pour un homme mal élevé.
—Tu es un garçon d'esprit, Bel-Kassem, dit madame Elvire, et son éloge fit rougir le jeune Kabyle.
Neuf heures sonnent lorsque nous franchissons la porte du Djurjura. Contre les périls du voyage nous avons muni nos estomacs d'un déjeuner solide; nous emportons en outre les bons souhaits de l'hôte et de l'hôtesse, qui ne demandent au ciel d'autre faveur que quatre voyageurs comme nous pendant toute l'année.