—Alorsé, nous avait dit l'Alsacien, ché bourrais refoir engore afant té mourir mon cher bays t'enfance.

Notre petite colonne s'engage dans une route muletière qui serpente tantôt sur les crêtes, tantôt sur les flancs de la montagne. En tête marche le Général, regardant sans pâlir l'abîme ouvert sous ses pieds. Son grand voile vert flotte comme un panache sur son épaule; car, pour bien jouir du paysage, madame Elvire livre ses joues roses aux ardents baisers du soleil kabyle. Derrière elle vient M. Jules, son fouet à la main. Attentif et pâlissant au moindre faux pas du mulet qui porte son chef, le Caporal se tient prêt à s'élancer à son secours. Puis, c'est le Conscrit, couché plutôt qu'assis sur un matelas militaire. Il fume et il rêve, les yeux à demi clos. A quoi rêve-t-il? au bâton de maréchal? Non, en s'enivrant d'air pur et de liberté, il caresse sa divine chimère: la république universelle. Ma bête, un peu paresseuse, le suit à quelque distance, et, à trois pas en arrière de moi, Bel-Kassem, étendu tout de son long sur la sienne, la tête appuyée sur les main:, se laisse bercer en vrai sybarite africain. Le mulet aux bagages forme l'arrière-garde, ou, si l'on veut, son maître et lui sont nos traînards. L'un porte la plus lourde charge, l'autre a fort à faire pour l'empêcher de rouler dans le précipice, tellement les tellis sont larges et le chemin étroit. Nos muletiers babillent et rient en babillant. Leur gaieté, comme le beau temps, nous fait fête.

—Bel-Kassem, de quoi s'amusent-ils tant?

—De tout et de rien. Les Kabyles n'ont pas, comme les Français, de grands cafés pour les distraire; ils n'ont que leur langue, et ils s'en servent.

Nous voici au milieu des hauts pitons et des profonds abîmes. C'est comme un monde nouveau où nous pénétrons; la féerie d'hier soir nous semble plus merveilleuse encore à la grande lumière et de près que de loin. Dans ce chaos de pierres amoncelées, les rayons et les ombres produisent des contrastes surprenants, où le blanc et le noir se heurtent avec violence et dont l'oeil se détourne, ébloui, blessé, pour aller se reposer avec délices sur le vert des moissons et des arbres, sur les nuances de la flore harmonieusement diaprée. Partout autour de nous, des lamelles de feldspath brillent comme des diamants. Sur notre droite, c'est un formidable entassement où la roche calcaire en décomposition alterne avec une terre jaunâtre, et qui descend par déclivités abruptes jusqu'au pied des contre-forts djurjuriens. Là sont deux vallées: la vallée de l'Asif Aïssi vers l'est, et celle de l'Asif Bou-R'ni vers l'ouest. Dans celle-ci, les Turcs possédaient un bordj armé de huit canons et appuyé sur les tribus makhzen des Nezlioua, 6 villages, 875 fusils; des Harchaoua, 4 villages, 218 fusils; et des Abid, d'origine nègre, 2 villages, 40 fusils. Ce bordj, abandonné vers 1830 par les janissaires, fut remplacé, après l'expédition d'octobre 1851 contre Bou-Bar'la, par celui de Dra'-el-Mizan, érigé dans une position dominante, à l'entrée de la vallée. Ç'a été, jusqu'à l'établissement du fort National, le seul poste militaire français dans la haute Kabylie. Il fut longtemps commandé par le fameux colonel Beauprêtre, dont nous allions, à quelques jours de là, apprendre la mort tragique dans la révolte arabe de l'Ouest. Entre le sentier que nous suivons et les deux vallées, sur ces pics et dans ces ravins, vivent les huit fractions confédérées des Aïth-Aïssi, 45 villages, 2362 fusils, anciens alliés des lraten pendant la guerre, et toujours avec eux en relations de commerce et de labour. Ils exercent plusieurs industries, notamment celle des poteries, où leurs femmes excellent. Plus loin, dans la direction du bordj de Dra'-el-Mizan, sont les quatre groupes des Aïth-Maâtka, 39 villages, 2,011 fusils, soumis depuis 1851.

—Aperçois-tu, me dit Bel-Kassem, cette pierre blanche qui domine un village?

—Oui.

—C'est le village de Sidi-Ali-ou-Mouça, un de nos plus fameux marabouts; et la pierre blanche, c'est la belle Lalla-Mimouna et son fiancé. Ils arrivèrent un matin chez le marabout pour qu'il leur récitât la fatha [Prière.] après laquelle le mariage est conclu. Voyez le contre-temps! il n'était pas à la maison. Toute la journée ils l'attendirent en vain et avec la plus grande impatience, car ils étaient follement amoureux. La nuit venue… ma foi! monsieur, je suis fort embarrassé pour te dire ce qui arriva. Toujours est-il qu'ayant commis un gros péché auprès d'un lieu saint, la zaouïa de Sidi-Ali-ou-Mouça, celui-ci, de retour le lendemain, punit leur profanation en les changeant en pierre.

Sur notre gauche, la contrée qui s'étend vers la mer et que traverse l'Asif Sebaou, quoique très-accidentée, n'offre pourtant pas un aspect aussi étrangement sauvage. Les pentes y sont moins raides, les plateaux plus nombreux. Il semble que la tourmente souterraine ne s'y soit pas déchaînée avec la même fureur. Là habitent, sur la rive gauche du Sebaou, les Aïth-Fraoucen, 19 villages, 1,225 fusils. Ils se donnent une origine française: sont-ils ou ne sont-ils pas les descendants des Francs qui se ruèrent, au troisième siècle, sur l'Europe occidentale et jusque sur le littoral africain? Au nord, leur territoire borde la grande vallée que suivaient les Romains pour aller de Bougie à Dellys; ceux-ci y ont laissé de nombreuses ruines, notamment au chef lieu du limes Tigensis qui devint, sous les Turcs, la Djemâa-Saharidj [La réunion des bassins.], riche de quatre-vingt-dix-neuf sources. C'est en grande partie avec ces pierres romaines que les Fraoucen ont bâti leurs maisons. A côté d'eux sont les Aïth-Khelili, 10 villages, 610 fusils, qui prétendent provenir des Maures d'Espagne. Puis, plus à l'est, les Aïth-Bouchaïk, 9 villages, 755 fusils, une des rares tribus qui savent tisser le lin. Sur la rive droite du Sebaou, en regard de ces tribus et, de celles des Iraten, vivent assez pauvrement les six fractions des Aïth-Djennad, 44 villages, 2,710 fusils, qui «ne peuvent blanchir leurs maisons, ni posséder des ânes, ni manger des pois, ni passer la nuit hors de chez eux pour coucher sur des meules de paille [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].» Pourquoi? parce que telle fut la volonté de leur marabout Si-Mançour, dont la koubba s'élève sur le thamgouth du Sebaou, le plus haut pic du littoral kabyle. A l'ouest de leur territoire habitent les huit fractions des Aïth-Ouaguenoun, 55 villages, 1,940 fusils. Ils conservèrent les derniers l'antique usage de la mzerag [Lance.] échangée avec l'ennemi comme gage de paix après la guerre. Voulaient-ils la recommencer, ils renvoyaient la lance: les Romains jetaient un javelot. De l'autre côté, à l'est et vers la mer, les Aïth-Zarfaoua, 16 villages, 740 fusils, se pressent sur un territoire trop étroit, tout parsemé de grandes ruines, autour de Zeffoun, l'ancien port Rusubeser. Ces Kabyles affirment que leurs ancêtres faisaient un commerce d'échange avec Marseille, Livourne et Gênes.

—Quelle est ta tribu à toi, Bel-Kassem?