—Anaya!
Bel-Kassem échange avec lui quelques mots en riant aux éclats.
—Que dit-il, Bel-Kassem, qui vous fasse tant rire, demande le Général.
—Madame, il dit que ton présent lui servira d'anaya lorsqu'il ira te retrouver à Paris; mais peut-être ignores-tu ce que c'est que l'anaya?
—Oui.
—L'anaya est la plus sainte et la plus respectée des lois kabyles. C'est un gage qui rend inviolable la personne qui le reçoit. La fleur que t'a donnée cet homme rend ta personne sacrée non-seulement pour sa tribu, mais encore pour toutes celles qui ont fait alliance avec elle. Muni d'un anaya, on peut se promener dans une tribu ennemie comme dans son jardin. Il y en a cent, il y en a mille espèces. Ainsi quand deux tribus, deux villages ou deux parties d'un village sont en guerre, les chemins par où les femmes vont à la fontaine sont couverts par l'anaya, et nul n'y est inquiété. Lorsqu'un meurtrier réclame et obtient l'anaya d'une tribu, il reçoit chez elle protection et asile. Tout peut servir d'anaya à un voyageur: un enfant qui l'accompagne, un mulet qui le porte, une lettre, un objet quelconque, le moindre brin d'herbe. Le nom même d'un homme, d'une tribu ne sera jamais par lui, chez cette tribu, vainement invoqué. Celui qui brise l'anaya paye l'amende, il est déshonoré. En un mot, c'est la loi de Dieu, et personne en Kabylie ne la viole impunément. Les kanouns portent que l'homme possédé du démon qui livre à ses ennemis ou tue à prix d'argent celui qui est venu chercher un refuge dans le village sera chassé honteusement; sa maison sera brûlée, ses biens seront confisqués. S'il ne possède rien, on le lapide.
—L'anaya des femmes vaut-il celui des hommes?
—Souvent, sinon toujours; et vous voyez devant vous un village où deux partis se sont livrés des combats acharnés pour un anaya donné par une femme. En l'absence de son mari, elle avait remis à un homme sous le coup d'une vengeance une chienne qui devait le protéger. La bête revint ensanglantée, l'homme fut assassiné: de là bataille! Et depuis ce temps ce village s'appelle Thaourirth-n'Thakd-jounth, le piton de la chienne.
—Je préfère, dit le Philosophe, l'anaya à notre police et à nos gendarmes.
—Mais, observai-je, supprime-t-il les assassins et les voleurs?