—Non, répondit Bel-Kassem, il y en a en Kabylie comme en France. Le vol est puni d'amendes depuis 3 francs 60 centimes jusqu'à 250 francs. Le dommage qui en résulte doit en outre être réparé par le voleur envers le volé. Les amendes sont doubles pour les vols de nuit, et la plus forte punit ceux commis sur les chemins à main armée. Dans ce dernier cas, on brise les tuiles de la maison du coupable. Celui qui tue pour voler est expulsé du pays et ses biens sont confisqués. Les mêmes peines sont infligées à celui qui tue son père, son fils ou son frère pour hériter d'eux; chacun a le droit de le tuer comme un chien. Les menaces de mort et les blessures sont aussi frappées d'amendes. Dans un seul cas, le meurtrier est absous: celui de la vengeance légitime, l'oussiga, qui est un droit et un devoir. Le Kabyle qui ne poursuit pas le prix du sang, la diâ, mais se contente d'une indemnité pécuniaire, attire sur lui le mépris de tous.
Le kanoun de Thaourirth-Thamokhanht, village des Aïth-Iraten, porte: « Quand un meurtre est commis, c'est le meurtrier qui doit mourir. S'il meurt accidentellement, le prix du sang retombe sur sa succession. Si le meurtrier se sauve, ses biens et sa maison sont donnés à la famille de la victime. Celui qui, contrairement à la loi, en tue un autre que le meurtrier, paye cent réaux, et la peine de mort retombe sur lui.» D'autres kanouns frappent d'une amende de deux cents francs quiconque s'interpose entre deux individus ayant à tirer l'un de l'autre une vengeance légitime. Cependant l'usage a prévalu dans beaucoup de tribus de ne point éterniser l'oussiga. Si le meurtrier ou, en général, l'auteur de l'insulte vient à mourir avant que la vengeance ait pu être exercée contre lui, c'est son héritier seul qui doit acquitter la diâ; mais les autres membres de la kharouba [Famille.] ne sont plus responsables.
—Et la prison, demanda l'un de nous, quand donc y condamne-t-on?
—La prison! répondit Bel-Kassem avec un air de souverain mépris, la prison! Il n'y en a pas une seule dans toutes nos montagnes. La liberté est un besoin plus impérieux que la faim ou la soif. L'idée d'emprisonner un homme ne nous est jamais venue; ceux qui se seraient avisés de cela auraient été traités de fous par tous les autres. Le Kabyle préfère la mort à la perte de la liberté.
Le Philosophe rayonnait:
—Qu'on me vante, dit-il, la civilisation du dix-neuvième siècle! Qu'on me cite notre Code pénal comme une merveille!
—Mais les Kabyles ne sont-ils pas jugés au criminel, comme les autres indigènes et les Français de la colonie, par les cours d'assises ou les conseils de guerre d'Alger, de Constantine et d'Oran?
—Oui, mais ce qui est crime en France ne l'est pas toujours en Kabylie, et réciproquement: le commandant supérieur décide, dans chaque cas qui arrive à sa connaissance, s'il faut ou non poursuivre le coupable devant la justice française. Pour tout le reste, nous appliquons nos kanouns et n'avons d'autres juges que nous-mêmes. C'est la djemâa [Assemblée de village.] qui prononce les peines et applique les amendes. Chaque dachera ou thadderth [Village.] a la sienne, formée par tous les hommes en état de porter les armes. En politique, elle délibère souverainement et décide de la paix et de la guerre, ainsi que des alliances ou sofs à former. En justice, elle juge sans appel en appliquant les lois, elle en fait de nouvelles ou modifie les anciennes. En matière de finances, elle fixe par tête l'impôt que nous payons aux Français, quinze, dix, cinq francs ou rien, suivant les fortunes. Elle dispose des fonds de la djamâa [Trésor public, caisse municipale.] où sont versés les amendes, les dons volontaires et les taxes prélevées sur les naissances, les mariages, les divorces et les successions. Elle décrète les travaux d'utilité générale et gère tous les intérêts de la commune. Enfin, elle tâche d'écarter les différends qui surgissent entre les familles ou les partis du village. Pour me servir d'une comparaison, chacun de nos villages est une république gouvernée par la djemâa, ou assemblée des hommes en état de porter un fusil.
—Voilà, ajouta le Philosophe, ce qu'il faut appeler un peuple souverain.
—Je pensais, dis-je, que le gouvernement, c'était l'amin.