—Oh! non, Monsieur, l'amin est l'agent de la djemâa chargé d'exécuter ses décisions: mais il n'est pas le maître du village. Il est élu par le suffrage universel, ordinairement pour un an; il est rééligible ou peut même, si tout le monde est satisfait de lui, continuer pendant un temps indéterminé ses fonctions où l'assistent les dhamen, représentants élus des kharouba ou familles. L'amin et les dhamen composent une sorte de conseil municipal; mais c'est l'assemblée de tous les hommes portant le fusil qui fait les affaires de la commune.
Chaque kharouba comprend tous les membres d'une famille; elle forme dans le village un groupe distinct, très-souvent un parti qui a ses sofs amis ou ennemis. De là les querelles qui éclatent, surtout pour l'élection de l'amin, chacun tenant à faire élire un membre de sa kharouba, puis les luttes qui ensanglantent le village, car si la djemâa ne parvient pas à mettre d'accord ses sofs hostiles, ils courent aux armes et se fusillent entre eux.
Voici, en cette matière, la législation des Kabyles: «Quand la division s'est mise dans le thadderth et que les troubles ont commencé, aucune fraction n'a le droit de nommer un amin dans son sein. Quand les troubles commencent, et qu'on est sur le point d'en venir aux mains, les gens de bien s'interposent. Celui qui, pendant ce temps, commet un vol quelconque, ou tire un coup de fusil, ou entre dans la maison d'un individu d'un sof ennemi, est passible d'une amende de 250 francs. S'il a tué quelqu'un, il doit être tué à son tour. Dès lors, il y a guerre ouverte, et chacun se prépare à la lutte.»
—Mais s'il se rencontrait parmi vous, Bel Kassem, des ambitieux qui voulussent s'emparer du pouvoir et imposer leur volonté aux autres.
—Cela ne s'est jamais vu, et toute tentative de ce genre serait vaine. Quiconque voudrait faire la loi à la djemâa se verrait aussitôt abandonné par tous ses partisans, par sa propre kharouba. Le cas, d'ailleurs, est prévu: celui qui fomente des troubles systématiquement et avec persistance est condamné à la plus forte amende: 400 francs.
—Et s'il ne veut ou ne peut la payer?
—Il lui faudra quitter le village, à moins que quelqu'un ne la paye pour lui. Il en est de même pour toutes les amendes. Aussi sont-elles très-exactement acquittées. Qui n'a pas d'argent, en emprunte; mais la meurda, le prêt d'une semaine à l'autre, coûte cher.
—L'usure à la petite semaine.
—Nous avons aussi la r'ania ou l'hypothèque, plus onéreuse encore, car l'emprunteur abandonne la jouissance de son bien pour une somme souvent minime, et jusqu'au jour où il pourra la rendre. La r'ania des figues est surtout en usage. Pour dix ou vingt francs qu'il emprunte en avril, un Kabyle qui va moissonner dans la plaine s'oblige à restituer en septembre cet argent, plus une mesure de figues de valeur égale.
—Et les kanouns tolèrent un pareil vol! s'écria Madame Elvire indignée.