—Mais, Caporal, à quoi pensez-vous? J'ai faim! j'ai soif! et vous avez dans vos tellis tout ce qu'il faut! Où trouverons-nous pour rigoler un bouchon comme celui-ci?

—Encore cinq minutes de marche, dit Bel-Kassem, nous rencontrerons une source: les hommes et les bêtes pourront boire.

Nous gravissions depuis une heure un énorme rocher nu et venions d'en atteindre la crête, où il ne poussait pas un brin d'herbe. Un grand silence nous enveloppait. Le sabot des mulets retentissait sur la pierre sonore. A droite et à gauche, le précipice se creusait presque a pic à une profondeur de mille mètres. La vue planait sur un horizon immense ceint d'un côté par le Djurjura recourbé en demi-cercle, de l'autre par la mer qui apparaissait dans une échancrure de montagnes. La grandeur épique du paysage nous plongeait dans une sorte de stupeur, contre laquelle réagissait notre gaieté un peu fébrile. Pas une maison française, aucun vestige d'Europe, le monde berbère dans sa splendide et prodigieuse sauvagerie. Nous sommes au coeur de la grande Kabylie.

D'un seul coup d'oeil nous embrassons toutes les tribus des deux grandes confédérations ou K'bila [K'bila, hommes associés.] des Zouaoua. Leurs sofs R'raba [De l'Ouest.] et leurs sofs Cheraga [De l'Est.] occupent tout le versant septentrional du Djurjura, depuis les Aïth-Guechtoula et les Aïth-Sedka vers Dra'-el-Mizan, jusqu'aux tribus de l'Oud-el-Hammam vers la mer et le cap Sigli. Nous les passons en revue du haut d'un pic des Aïth-Menguelate, 14 villages, 1,350 fusils, une des tribus les plus considérables de la confédération de l'Ouest.

Chez les Menguelate, comme chez les lraten, la guerre a marqué son passage. En juillet 1854 et en juin 1857, ils se sont battus contre les Français qui leur ont brûlé plusieurs villages. Ils taillent ou tournent dans le bois des thaoulath [Pelles.], des djefoun [Plats.], des kabkab [Sabots.] et autres ustensiles. Au sud de leur territoire, jusqu'à la crête djurjurienne, habitent les Aïth-Betroun qui s'appellent eux-mêmes le coeur des Zouaoua. Ces Kabyles de moeurs farouches, très-rigides dans l'observation de leurs kanouns, se divisent en quatre tribus. La plus industrieuse est celle des Aïth-Yenni, 7 villages, 1,325 fusils, soumis en juin 1857: armuriers renommés, forgerons et orfèvres, naguère encore faux monnayeurs. Leurs quatre principaux villages, rapprochés les uns des autres, se détachent en un groupe lumineux sur l'obscurité des vallées et forment à l'ouest, entre le fort national et le Djurjura, comme une grande ville kabyle. Ce sont Aïth-et-Arba, Thaourirth-Mimoun, Thaourirth-el-Hadjadj et Aïth-el-Hassen, bourgade considérable de 400 fusils. Au-dessus d'eux, sur le flanc du Djurjura, les Aïth-Ouasif, 7 villages, 1,220 fusils, fabriquent de la cire et des cardes pour la laine; plus haut encore et jusqu'aux cimes neigeuses, les Aïth-bou-Akkach, 4 villages, 765 fusils, font des peignes à pointes de fer avec lesquels les femmes, en tissant, serrent la trame sur la chaîne; et les Aïth-Boudrar, 6 villages, 1,225 fusils, habiles jardiniers, cultivent le terrible felfel, le poivre des Zouaoua [Devaux, les Kébaïles du Djerjera.].

La soumission des trois dernières tribus suivit celle de la première en 1857.

A l'ouest des Aïth-Betroun, habitent les autres tribus de cette k'bila: les Aïth-Attaf, 2 villages, 544 fusils, fabricants d'ustensiles de bois et maîtres voleurs; les Aïth-H'al-Aqbile, 6 villages, 985 fusils, jardiniers et pépiniéristes; les Aïth-Bouyoucef, 7 villages, 650 fusils, d'origine juive, dit-on, peu industrieux et d'humeur assez pacifique. Ces tribus se soumirent en même temps que les Menguelate, au commencement de juillet 1857.

La confédération de l'Est comprend six tribus échelonnées sur le Djurjura, depuis le coude qu'il forme en se repliant vers le nord-est: les Aïth-Illilten,13 villages, 1,090 fusils, manefguis ou patriotes fanatiques et sauvages; c'est à leur hospitalité que nous allons confier nos têtes, et déjà leur village de Thifilkouth nous apparaît sur un mamelon qu'on prendrait pour un avorton de la grande montagne. Au-dessus d'eux sont les Aïth-llloula-Oumalou, 14 villages, 1,150 fusils, avec la singulière Zaouïa de Ben-Dris, marabouts voleurs, tolbas [Savants.] de la Kzoula [Massue ferrée.], qui naguère encore ne s'appliquaient qu'à la science du meurtre et de la rapine. Puis, sur les déclivités inférieures, les Aïth-Ithourar, 26 villages, 1,845 fusils, qui fabriquent des filets et autres engins de chasse. Au nord de leur territoire habitent les Aïth-Yahia, 13 villages, 1,035 fusils, qui possèdent Koukou, la capitale du roi ou plutôt du fameux chef berbère Ahmed ben-el-Kadi. Marmol la visita vers 1535 et l'a décrite, ainsi que l'État de Koukou, dans son Africa qui fut publiée en 1573. Cette ville est entièrement déchue de son ancienne splendeur. Adossée à l'Azerou-Kuelaâ, la pierre difficile à atteindre, elle était ceinte autrefois d'une muraille bastionnée de deux mille mètres de circuit, percée de trois portes: l'Azerou-n'Tassassin, la pierre des hommes de garde; la Thabourth-n'Sour, la porte du rempart; et la Thir'ilth-el-Medefia, la crête des canons. Il faut croire qu'en effet des canons défendaient cette forteresse, car les Français en ont retrouvé deux lorsqu'ils sont entrés à Koukou, sans combat, pendant l'expédition de juin 1854. A quelque distance de la ville est l'Ourthou-Thaadjeth, le jardin de la princesse: était-ce le jardin de la merveilleuse beauté, fille de Ben-el-Kadi, qu'épousa, en 1561, Hassan, fils de Kheir-ed-Din, sultan d'Alger?

Enfin, et toujours dans la direction du nord-est, les Aïth-ldjer, 26 villages, 2,240 fusils, avec les Aïth-Zikki, 5 villages, 225 fusils, leurs alliés obligés de la crête djurjurienne. Cette grande et industrieuse tribu se livre avec succès à la culture du lin et au tissage d'une toile à les étroits; elle confectionne aussi l'izar: c'est un épouvantail qui fascine la perdrix craintive.

Pauvre petite, tu as raison de trembler, car c'est la mort qui s'avance vers toi. Mais pourquoi ne fuis-tu pas à tire-d'ailes? Tu n'as rien à craindre de cette tête de chacal qui grimace sur cette bande de tuile tendue et curieusement enluminée, ni de cette queue qui, au bas de l'appareil, se balance menaçante, ni de ces petits miroirs qui remplacent les yeux fauves et qui ont un éclat si terrifiant. Tu demeures, pétrifiée d'épouvante, en face d'un fantôme, sans voir le chasseur; il s'approche lentement, tenant d'une main l'izar qui te le cache, et de l'autre son fusil. Fuis! fuis! ou tu es morte! Il va te tirer à coup sûr… Pan! la perdrix a vécu.