Les Idjer, très-superstitieux comme tous les Kabyles, n'approchent qu'avec terreur de leurs grottes profondes, de celles surtout de Bou-Khiar, où les djenouns [Mauvais esprits, démons.] ont enfoui et gardent des trésors incalculables. Chez eux aussi, on rencontre de grandes excavations cylindriques d'aspect étrangement sauvage. Bel-Kassem nous assure, d'un air qui n'admet pas de réplique, qu'elles furent habitées autrefois par des géants troglodytes plus terribles que le lion, plus féroces que la panthère. C'étaient, nous dit-il, les sujets d'un roi dont la taille atteignait mille coudées. Il régnait sur un pays de hautes montagnes, lorsqu'il vit un jour arriver dans son royaume le peuple de Dieu, à la recherche de la terre promise. Prévoyant qu'il serait vaincu s'il engageait la lutte avec Moïse, il prit le parti de fuir; mais il emporta sur ses épaules ses montagnes qui n'étaient autres que le Djurjura. Arrivé en Kabylie, il finit par succomber sous ce poids écrasant, et ses sujets abandonnés à leurs instincts cruels, se détruisirent entre eux ou périrent misérablement dans un isolement farouche.
—Bel-Kassem, dit le Général, n'arriverons-nous donc jamais à ta fontaine?
—Encore cinq minutes, répond le guide avec un malin sourire; cinq petites minutes, Madame, et tu te reposeras.
—Je ne suis pas fatiguée, mon ami; mais il paraît que tes minutes se multiplient comme les poissons de l'Évangile. Voici plus d'une heure que nous marchons, et il nous faut maintenant marcher encore.
—Qué! dit le Marseillais avec humeur, les minutes kabyles ne finissent jamais. Ces hommes mangent, boivent et dorment en marchant, et, comme le Juif-Errant, ils vont du Fort à Alger sans se reposer en route. Trente-cinq lieues, bagasse! Nous nous engageons entre deux chaînes de roches à pic tourmentées et nues. Le sentier serpente, étroit et périlleux, à mi-hauteur de l'une d'elles. Le fond du précipice, où leurs larges pieds se touchent presque, présente un effrayant désordre de blocs amoncelés, arrondis, dégradés par les eaux.
Çà et là un arbre arraché, brisé, tordu, étend vers nous d'un air lamentable ses bras de squelette. Toute végétation a disparu, plus un village; rien que des pierres géantes, brunes, fauves ou grises, qui n'ont pour couvrir leur nudité que des lambeaux de mousse d'un vert terne et jaunâtre. D'instant en instant le sentier devient plus abrupte.
—Un endroit merveilleusement choisi pour le sabbat des sorcières.
—Ah! prends garde, Madame; cette gorge est au pouvoir des djenouns, qui s'amusent à jeter les voyageurs dans l'abîme. Ton amoureux le sait bien, et c'est pourquoi il a pris la bride de ton mulet.
En effet, le beau Kabyle marchait devant madame Elvire, entre elle et le précipice, voulant la protéger contre la méchanceté des djenouns. Tout à coup il s'écria:
—Thâla! thâla! la fontaine! la fontaine!