Une de ces crevasses que l'eau met plusieurs milliers d'années à creuser dans la pierre nous apparaît à un coude du sentier. Nos bêtes ont deviné la source qui coule limpide en babillant joyeusement. L'espoir de ce régal des humbles et des grands qui ont soif ranime leur ardeur. Cette fois, au bout des cinq minutes de Bel-Kassem, dix ou vingt fois menteuses, nous sommes assis autour de l'eau promise. Les tellis sont ouverts, les provisions étalées sur la nappe rocheuse. Nous offrons des saucissons, des poulets et du vin aux muletiers qui ont fait leurs ablutions, qui ont bu et dont les bêtes boivent.

Makache bono [Pas bon.]!

—Ils tirent de leur burnous une mince galette d'orge où le son se mêle abondamment à la farine; ils y mordent à belles dents.

—Pauvres gens! Offrez-leur donc du pain Caporal, et du sucre.

Cette fois leur gourmandise s'allume, et ce sont des Allah isselmec! Le Marseillais regarde le saucisson du coin de l'oeil, comme un enfant le pot aux confitures. Le beau Kabyle s'est éloigné discrètement.

—Où est donc mon amoureux?

—Au-dessus de vous, Madame. Assis sur le rocher, il vous contemple en mangeant ses figues.

Madame Elvire lui fait signe d'approcher. Il accourt vers elle, souriant et rougissant sous sa peau de cuivre. M. Jules lui présente un demi-pain et du sucre. Mais avant de rien accepter, lui, d'un geste noble, tend vers le Général ses deux mains rapprochées et pleines:

Thagerth [Des figues.]! dit-il.

De belles figues blondes, exquises au goût, appétissantes aux yeux; par malheur, elles sortent d'un burnous qui ne s'est jamais rafraîchi à aucune fontaine.