—Combien faut-il de tes minutes, Bel-Kassem, pour aller chez le caïd?
—Cinq, Madame, répond le guide en riant, cinq toutes petites, toutes petites.
Le traître! il faut plus d'une heure. Nous avons des crampes dans les jambes, car nos pieds s'échappent sans cesse des poches du tellis dont Kabyles et Arabes se servent en guise d'étriers. Les bâts sont minces, les mulets maigres: leur épine dorsale nous scie en deux. Et quelle descente! Plus de sentier, mais un escalier de pierre, grossièrement taillé dans le rocher à pic. Telle marche n'a que six pouces, mais telle autre a deux mètres, elle est arrondie, glissante; et le mulet, à chaque pas, s'arc-boute des quatre jambes pour ne pas piquer une tête dans le vide; ou bien, c'est un chemin-ravin, détrempé par les dernières pluies, où la bête s'enfonce jusqu'aux genoux dans la boue. Nous voici arrêtés devant un passage impraticable.
—Ah! s'écrie le Conscrit, j'aimerais mieux être sur une grande route!
—Marchons! dit le Général, cela nous dégourdira les jambes.
—Mais, Madame, objecte le Caporal consterné, vous ne pourrez jamais vous tirer de ce cloaque!
—Eh! observe judicieusement Bel-Kassem, il vaut mieux se salir les pieds que la tête.
Nous sommes de son avis et descendons de nos bêtes. Nous passons à gué des ruisseaux boueux sur des pierres jetées là par des femmes kabyles. La pente toujours aussi raide devient moins périlleuse à mesure qu'on la descend. Une terre fertile recouvre le rocher; des oliviers et des figuiers innombrables, des haies d'épines entourent des champs d'orge et nous protégent contre l'abîme. Ici, comme à la montée du fort National, c'est bientôt un enchevêtrement inextricable de branches, de feuilles et de fleurs où la vigne se marie aux arbres fruitiers et aux frênes. Les rossignols et les fauvettes de Thifilkouth nous accueillent par des chansons. Un jeune pâtre nous regarde passer avec de grands yeux effarés. Un troupeau bêlant de chevreaux trottine devant lui, pressé de regagner le village, car ces pauvres petits ont soif du lait et des caresses de leurs mères dont ils sont séparés depuis le matin. Enfin, au fond de la vallée, nous traversons un asif où courent en grondant sur des pierres roulées les neiges fondues du Djurjura. Quelques pas encore, et nous serons à Thifilkouth.
Le village couronne un mamelon à pentes assez douces. Il est entouré d'un mur flanqué de tours blanchies à la chaux, et qui ressemblent à des minarets. Nous pénétrons dans cette enceinte fortifiée par une porte à voûte basse d'aspect belliqueux. Thifilkouth est une vraie citadelle. Bel-Kassem nous apprend que ces tours sont gardées en temps de guerre et que des sentinelles y veillent alors nuit et jour. Quand l'ennemi se risque à livrer un assaut, des femmes, les plus braves, y viennent le pistolet au poing, faire le coup de feu ou recharger les fusils de leurs fils, de leurs maris, de leurs frères. Toutes les autres, jeunes et vieilles, parées comme pour une fête, entonnent un chant guerrier en se tenant par la main, ou poussent des cris perçants qui exaltent le courage des hommes.
Mais si le village est emporté, quel est leur sort?