Pour le vainqueur, la femme du vaincu est sacrée. Ces attaques de village sont d'ailleurs assez rares. Beaucoup sont si bien protégés par les défenses naturelles de leurs pitons à pic qu'il ne leur en faut guère d'autres. Pour arrêter l'ennemi, il suffit de barrer l'unique chemin de la crête, et de fermer la porte massive qui bouche l'entrée de thadderth. Le plus souvent les sofs se déclarent la guerre et s'y préparent plusieurs jours d'avance. Dans quelques tribus, la bataille se livre en un endroit choisi. Les combattants s'en approchent de chaque côté, lentement, en rampant et s'abritant derrière une pierre, derrière un arbre. Tout homme en état de porter les armes doit combattre sous peine d'infamie. «Si quelqu'un, disent les kanouns, quitte le village pendant une guerre, sa maison est rasée.» Le même sort est réservé au traître, l'espion est lapidé. Dès qu'un enfant peut se servir d'un fusil, son père le présente à la djemâa. A partir de ce jour-là, il a sa place au combat comme dans l'assemblée. Pendant la lutte, les plus vieux qui n'ont plus la force de combattre, postés en sentinelle sur le sommet de la montagne, signalent par leurs cris l'approche de l'ennemi: «Les voici! ils avancent, ils reculent, ils vont tirer! Dérobez-vous! tamourt! tamourt_! à terre! à terre!» Après la bataille, si l'un des partis n'a pas de mort, il décharge ses armes en signe de joie; ou, s'il en a, il demande la dhomana [Trêve.] pour les enterrer. Tout le village assiste aux funérailles. Les hommes, silencieux et tristes, creusent la fosse; les femmes poussent des plaintes lamentables et avec les ongles se déchirent le visage. Parfois des combattants ennemis assistent à ce deuil, pour honorer le courage de leurs victimes. Malheur aux blessés! si la gadoum [Hache.] ou le flissa [Sabre.] ne les a pas achevés, ils demeurent souvent estropiés pour la vie: car la balle kabyle, quoique d'un trop petit calibre pour le fusil, n'en casse pas moins fort bien une jambe ou un bras, et, pour raccommoder ce membre, les montagnards n'ont d'autre médecin que la nature. Quelques-uns pourtant, les plus riches, se donnent le luxe d'un thebib [Chirurgien arabe.]; mais les autres, pour guérir leur blessure, se contentent d'y appliquer un chiffon de papier où la main de quelque pieux marabout a tracé à leur intention une formule miraculeuse. Jadis les montagnards se battaient avec la mzerag [Lance.]; ils ont encore le loueh, grand bouclier à l'épreuve de la balle. Ils s'en couvrent deux ou trois, lorsqu'avec le thanhizth, longue perche armée d'une pointe d'acier, ils veulent ouvrir une brèche dans le mur d'une maison ou d'un village.

Pendant quelques instants, nous longeons l'enceinte dont le soleil couchant colore les tours en carmin. Devant nous, au milieu d'un massif de verdure, est couché Thifilkouth sur une crête bizarrement accidentée; et plus loin, derrière le village, se dresse, imposant et superbe, le Djurjura, enveloppé de pourpre. Ces murs et ces tours d'aspect étrange, ce prodigieux amas d'arbres et de fleurs où la lumière et l'ombre dessinent en se jouant des arabesques multicolores, ce village fantastique appuyé sur le pied d'un colosse rouge, tout ici, comme sur le rempart du fort National, nous transporte en pleine féerie.

Nous passons sous plusieurs voûtes basses et noires, puis sous une porte qui fait corps avec les maisons de Thifilkouth. Elle donne accès dans une salle vaste et sombre où plusieurs Kabyles sont assis, accroupis, couchés sur des dalles qui forment, à trois pieds du sol, de larges bancs le long des murs et autour des piliers.

—Est-ce encore une maison de garde, Bel-Kassem? il y a là des meurtrières.

—C'est le themegaïth, la salle de la djemâa; elle s'y réunit une ou deux fois la semaine. C'est aussi un lieu ouvert à tous, où jeunes et vieux viennent à chaque heure du jour, pour s'entretenir de la chose publique et de leurs propres affaires.

Combien de burnous ont poli ces dalles grossièrement taillées, combien de générations les ont creusées par places en venant s'y asseoir! Il y a du sauvage dans le masque, impassible de ces hommes qui nous regardent. Nous les saluons de la tête; un seul, le plus jeune, nous répond: Ouach-halek! C'est le salut kabyle. Les autres demeurent silencieux; pas un muscle de leur visage ne bouge.

—Bel-Kassem, sommes-nous donc ici chez des Arabes?

—Non, Madame; mais ce sont des rustres, des Kabyles peu civilisés.

Le guide les raille sur leur grossièreté; il nous donne apparemment pour des gens d'importance, car tous se lèvent pour nous mener chez le caïd; tous, excepté un, qui nous tourne le dos: il a bien quatre-vingt-dix ans. Son crâne est dénudé, une longue barbe blanche lui descend jusqu'au milieu de la poitrine. Sur son épaule repose sa fidèle gadoum, qui ne l'a jamais quitté; à son côté droit est son debouz, son bâton ferré, avec lequel il a assommé plus d'un ennemi dans sa jeunesse. Il porte le tabenta, tablier de cuir, qui fait partie du costume de guerre. Son burnous orde, bruni par sa sueur presque séculaire, est percé de plusieurs trous de grandeur inégale.

—Ce sont, dit Bel-Kassem, des balles qui les ont faits. Les petits proviennent de balles kabyles; les grands, de balles françaises. Ce vieux s'est battu toute sa vie, et il est aussi fier de son burnous troué qu'aucun de vos soldats peut l'être de son ruban rouge.