Nous suivons une rue étroite, bordée de maisons basses, sans fenêtres; les eaux ménagères ruissellent entre les pierres, toutes les ordures du village s'y étalent sans vergogne. Cette rue monte ou descend court à droite, puis à gauche, en zigzag. C'est un vrai casse-cou, parsemé çà et là de flaques croupissantes et puantes. Chaque maison y a accès par une porte pratiquée dans son mur et qui ouvre sur une cour intérieure.

A cette porte, qui s'entre-bâille dès que nous l'avons dépassée, apparaissent des visages de femmes, curieux et effarés: très-beaux parfois, jolis souvent, mais peu ou point du tout lavés. Un cortége nombreux d'hommes et de petits garçons nous accompagne, grossissant sans cesse et se pressant contre nous, naïvement effrontés. L'affluence est grande surtout autour du Général.

Jamais Parisienne n'a mis le pied dans ce village berbère, et c'est à qui la verra de plus près, à qui pourra palper l'étoffe de son manteau. Bel-Kassem et le beau Kabyle s'évertuent en vain à écarter cette foule importune. Le Caporal s'alarme, le Conscrit s'irrite, le Marseillais jure, les muletiers crient: Choua! choua [Doucement! doucement!]! Madame Elvire sourit et dit:

—Oh! la plaisante aventure!

Enfin nous voici chez le caïd de Thifilkouth. La porte d'une cour intérieure s'est refermée sur nous. Les membres de la kharouba et quelques intimes nous entourent. Le caïd, averti de notre arrivée par le télégraphe kabyle, s'avance pour nous saluer. C'est un petit homme blond, d'une cinquantaine d'années. Il y a de la malice et de la ruse sur ses lèvres souriantes et dans ses yeux bleus qui clignotent. Il s'appuie sur une canne et boite en marchant: car, l'an dernier, il est tombé de mulet, il s'est cassé la jambe, et l'amulette du marabout la lui a mal remise. M. Jules lui débite en gentleman accompli un petit compliment de circonstance sur l'hospitalité des Kabyles et les incomparables beautés de leur pays. Le guide traduit ces paroles élogieuses un peu brièvement. Bel-Kassem a faim et soif, Bel-Kassem est fatigué; le soleil est couché, et Bel-Kassem voudrait manger, boire et dormir.

—Entrons! entrons! dit le guide morose comme un enfant assailli par le sommeil: on ne nous servira pas le kouskoussou avant le jour, si nous restons à babiller comme des femmes au moulin.

Quand les femmes vont à la fontaine et au moulin, elles font entre elles pendant une heure ou deux la petite chronique scandaleuse. Babiller est au reste le plus grand et presque le seul divertissement pour elles comme pour les hommes.

Le caïd nous introduit dans la maison des hôtes. Le madré est fort à son aise. Il reçoit du gouvernement un traitement d'un millier de francs comme juge de paix. Les mauvaises langues de Thifilkouth prétendent que tout l'argent qui entre dans son coffre ne sort pas de cette seule bourse. Et puis il a du bien au soleil: champs, oliviers, figuiers, vignes, sans compter le bétail. Il n'y a que lui parmi les plus huppés de l'endroit qui possède une maison des hôtes. Elle s'élève à droite, dans l'amrah [Cour intérieure.], sur un pan de roche. Nous y grimpons avec le caïd suivi de ses parents et des principaux du village, parmi lesquels nous remarquons un gendarme Kabyle attaché à sa personne. L'usage veut que les notables honorent par leur présence les voyageurs de distinction, et qu'ils aident le maître du logis à les traiter le mieux possible. Parfois, dans ce but, ils ajoutent à la diffa un ou plusieurs plats, des oeufs et des gâteaux au miel en guise de dessert.

La maison ne contient qu'une seule pièce partagée en deux compartiments. Dans le premier, l'aouens, à gauche de la thabourth [Porte.], flambe dans un kanoun [Trou creusé en terre.] un feu de feuilles et de branches sèches. La fumée remplit la maison et s'échappe au gré de sa fantaisie par la porte qui reste ouverte, par l'asfalou [Petite ouverture pratiquée dans le toit.] et par les thikouathin [Jours étroits ou plutôt meurtrières dans la muraille.]. On étend un maigre tapis sur la terre piétinée et durcie. Le caïd y prend place avec nous; les autres demeurent debout au fond de la salle. Une lampe kabyle à plusieurs becs brûle entre le feu et nous. Les muletiers apportent nos bagages. Bienvenues de nous, humbles couchettes du soldat! vous nous semblez en ce moment plus moelleuses que le lit de plumes d'une petite maîtresse. Nous plaçons les matelas les uns sur les autres pour en former un divan délicieux. Le caïd nous révèle ses instincts de sybarite par le nonchaloir avec lequel il s'y étend à côté de madame Elvire. Les valises, les sacs, les couvertures, tout notre attirail de voyage est déposé dans le second compartiment de la salle. Un mur de quatre pieds le sépare du premier. Sur ce mur s'appuie un plancher, et sous ce plancher règne une cavité profonde et noire: c'est l'adaïnin, l'étable où le boeuf, la vache, la chèvre et le mulet habitent près de leur maître. Car il a, lui, sa doukana, son banc de pierre, sa couche, dans un angle adossé à l'étable; et sur le plancher qui recouvre celle-ci dorment, à côté du fourrage, sa femme et ses enfants. Son lit d'ailleurs n'est pas plus doux que celui de sa famille: pour oreiller et pour matelas il n'a qu'un thaguerthil [Mince natte en sparterie.]. Telle est l'akham [La maison kabyle, qui se construit en quinze jours.]. Le propriétaire en rassemble les matériaux lui-même. Les pierres abondent à la porte du village; il n'y a qu'à les ramasser, mais il faut payer les tuiles, le mortier et le maçon: tout cela coûte de deux à trois cents francs. Les plus spacieuses, ou celles qui ont une deuxième soupente par-dessus la première, afin de séparer les filles des garçons, en valent jusqu'à trois cent cinquante.

Quand Bel-Kassem nous eût renseignés là-dessus: