—Il faut nous le pardonner, mon ami; viens!

—Je pensais que vous m'aviez abandonné, et cela me faisait de la peine, bagasse!

Comme j'allais entrer avec lui dans la maison, Madame Elvire en sortit:

—Le caïd, me dit-elle, nous accorde la faveur insigne de nous présenter à ses femmes.

Je me joins au cortége. Nous traversons une seconde cour plus petite que la première, et autour de laquelle s'élèvent plusieurs corps de logis, habités par divers membres de la kharouba. Elle est pavée de grosses pierres d'inégale grandeur, rassemblées sur un plan incliné qui favorise l'écoulement des eaux ménagères; comme la rue, c'est un casse-cou. Nous pénétrons avec le caïd dans un de ses logis, et là toute la vie intérieure du Kabyle se révèle à nous dans un tableau pittoresque et charmant.

Des femmes et des jeunes filles sont accroupies à terre autour du foyer. Des enfants que notre vue effarouche se réfugient sur le sein de leurs mères ou courent se cacher derrière leur dos. Un garçon de deux ans, petit Hercule de bronze, dort nu entre des bras orgueilleux de porter ce fardeau précieux et magnifique. Une jolie fille de neuf à dix ans, à l'oeil éveillé, à la lèvre mutine, agite avec grâce un tamis d'alfa, d'où tombe comme une pluie blanche la fleur de farine. Elle est recueillie dans un grand plat en bois tourné, où plusieurs mains non moins agiles qu'élégantes viennent la prendre incessamment pour la rouler entre leurs doigts mouillés. Ces pâtes, en forme de grains arrondis, à peine de la grosseur d'une tête d'épingle, sont, nous dit Bel-Kassem, l'âme et le corps du kouskoussou, le mets national, le régal par excellence du Kabyle comme de l'Arabe. Le piment, le lait, le miel, la viande même, n'en sont que l'assaisonnement ou la sauce. Sur le feu cuisent plusieurs poulets décapités, au fond d'un vase à moitié rempli d'eau. La vapeur de ce bouillon pénètre par un tamis dans un second vase superposé au premier et qui renferme les pâtes. Lorsqu'elles ont entièrement absorbé le bouillon en s'imprégnant du suc de la viande, le kouskoussou est à point, et le palais le plus blasé se réveille devant ce plat aux fumets appétissants. Ce pot qui mijote sur la braise, et qu'une vieille femme surveille, contient notre souper.

Les pâtes qu'Halima, Yacoute, Amefa, Saâda, roulent entre leurs doigts mignons, serviront à préparer un autre kouskoussou: car toute la kharouba, grands ou petits, aura sa part de la diffa. Aussi la joie éclate sur les visages; ils semblent nous dire: «C'est fête à la maison! Ah! si vous pouviez revenir demain!»

Mais à qui ces beaux yeux noirs qui apparaissent de temps à autre près d'une urne colossale et qui brillent alors comme deux étoiles pour disparaître aussitôt que quelqu'un de nous les regarde, les admire? C'est Zohra, la plus jeune femme du caïd, un bijou précieux, une perle rare: il l'a payée mille francs! Elle se cache derrière le koufi [Amphore de deux à trois mètres de hauteur.] aux provisions: la pauvre petite a peur, non pas de nous, mais de son mari, qui est jaloux; elle a peur d'être grondée.

—Bel-Kassem, prie-la donc d'approcher.

—Elle en a bien envie; mais elle ne viendra pas, à moins que le caïd n'y consente.