—Caïd, appelle madame Zohra: je désire lui faire un petit cadeau.
Madame Zohra accourt à un signe de son seigneur et maître. Elle sort de sa cachette et s'avance vers nous, confuse et les paupières abaissées.
Quelle souplesse dans ses mouvements! quelle grâce dans toute sa mignonne personne, dont le kaïk dessine les belles formes! Elle demeure interdite devant Madame Elvire, qui détache de son cou pour la lui donner une petite cravate écossaise, bleue et verte. Madame Zohra la prend entre ses mains d'enfant et la contemple ravie, sans oser lever les yeux. Nous pouvons la regarder à l'aise. Elle offre le type grec dans le parfait ovale de son visage, avec je ne sais quel attrait de sauvagerie. Le nez droit, aux narines découpées finement, rapprochées et presque closes, s'attache par une ligne noble au front un peu bas, mais admirablement encadré dans les ondes aux reflets bleus d'une superbe chevelure noire. Les tresses naturelles forment, mêlées à des tresses de laine noire, de grands anneaux qui s'arrondissent de chaque côté de la tête. Aux oreilles brillent les cercles des kouneïs incrustés de corail, et les chaînettes du thacebth, décorées de paillettes multicolores. Ces ornements donnent un éclat extraordinaire au teint mat, d'un blanc doré, ainsi qu'à deux grands yeux lumineux et doux, ornés de cils soyeux et surmontés d'arcades fières. La bouche est petite, sensuelle; chaque lèvre descend, par une courbe lascive, vers une fossette espiègle qui rit aux deux coins de la bouche et en corrige un peu l'éloquence phrynéenne. Le cou, les épaules et les bras nus nous dérobent presque, sous leurs bijoux, la pureté des lignes, l'élégance des contours. Madame Zohra, sous sa tunique courte, nous montre la jambe et le pied de Vénus, et c'est à peine si sa main le cède pour la perfection à celle de madame Elvire. Elle est moins blanche et les ongles en sont teints de henné.
Mais voici que madame Lalla, la seconde femme du caïd, regarde d'un oeil d'envie le présent de madame Zohra. C'est une grande et belle personne à la peau très-brune, aux prunelles flamboyantes. Vraiment, caïd, il faut beaucoup d'audace pour imposer une rivale à ces yeux-là, et vous avez défié le diable! Mais vous n'êtes pas un homme ordinaire puisque vous avez pu, quoiqu'aussi blond qu'un juge de paix d'Alsace, engendrer avec elle ce petit Hercule de bronze. Madame Touffa, la mère du fils aîné de la maison, un bel adolescent de quinze à seize ans, convoite, elle aussi, la cravate écossaise malgré ses rides précoces et son visage déjà flétri. Il ne faut pas que la fête tourne au tragique: le Général se dépouille de deux bracelets en verroterie de Venise, et les offre à ces dames. Allah isselmec! lui disent-elles enchantées.
Aux autres, petites ou grandes, nous distribuons des pièces d'argent, qui orneront demain, ce soir même, leur thazath ou leur thacebth. Toutes attachent sur madame Elvire le regard fixe du sauvage. Son vêtement semble les plonger dans la stupeur; quelques-unes, après un combat entre la curiosité et la crainte, avancent une main inquiète pour en toucher l'étoffe. La montre surtout, qui brille suspendue à une chaîne d'or arabe en lamelles martelées, paraît exciter chez elles une admiration sans bornes. Chacun de nous ouvre sa montre pour leur en faire voir le mécanisme animé. L'admiration devient de la peur. Bel-Kassem éclate de rire.
—Elles me demandent, dit-il, quelles sont ces bêtes qui crient comme des grillons et pourquoi vous les portez sur vous.
Nous passons en revue l'ameublement kabyle. Au fond de l'unique salle, contre le mur, se dresse un azetha, métier sur lequel madame Touffa ou madame Lalla, j'ai oublié laquelle, tisse un burnous grossier. A droite, contre l'adaïnin, où un petit boeuf nous contemple en ruminant d'un air béat, est la doukana du caïd avec sa natte en sparterie. Dans un angle, repose sur quatre pieds massifs un énorme coffre en noyer, confectionné par un habile ouvrier des Aïth-Abbès, qui l'a historié de sculptures où l'ogive se marie à la ligne droite, curieusement enluminé en jaune, bleu et rouge. C'est là-dedans que le Kabyle serre ce qu'il a de plus précieux: son fusil, son argent, les burnous, les haïks et les bijoux de la famille. Près de là est l'urne colossale derrière laquelle se cachait tout à l'heure madame Zohra, le koufi qui renferme la provision de blé, puis divers pots et plats de terre, tous façonnés par ces dames, et cuits à un feu qui n'exige ni bois ni charbon: le soleil! C'était des thougni, des thasselth, des thainth de toute grandeur, pour cuire les aliments; des thakabeth, jarres pour l'huile; les aiedhid, cruches à l'eau; des aboukal, terrines pour le lait, le beurre, ou le miel, ou bien encore des djefoun, plats peints, vernis, illustrés de dessins bizarres. Quant aux tapis, fauteuils, chaises, tables, fourchettes, linge et cristaux, tout cela n'y brillait que par son absence, la propreté surtout! Cet intérieur, quoique celui d'un personnage, avait un aspect saisissant de sauvagerie orde et misérable. L'essence de burnous et le parfum de la bouse, mêlés à la fumée âcre du foyer, nous saisissait aux narines et à la gorge. Ces femmes, ces hommes, ces enfants au masque farouche, aux prunelles dilatées et fixes, fantastiquement éclairés par une lampe aux formes étranges, nous rejetaient à deux mille ans en arrière, dans le sein de nos ancêtres barbares.
Nous prenons congé; le kouskoussou nous attend dans la maison des hôtes: c'est le caïd qui nous l'annonce. Il paraît enchanté de nous voir quitter ses femmes. Sa jalousie a-t-elle pris l'alarme? et se dit-il que ces Roumis qu'il tient pour sorciers pourraient bien lui escamoter sa ravissante Zohra, ou jeter le sort d'amour à Lalla, sa tigresse?
Caïd, rassure-toi: la vertu de ces belles s'abrite derrière un rempart où elle est aussi en sûreté que ta vieille Touffa derrière ses rides. Dans chaque pays où la France porta ses armes, elle a implanté plus d'une racine; mais ici point. Pourquoi? Le Marseillais, que nous retrouvons accroupi à la mode kabyle devant le kouskoussou fumant, va nous le dire:
—Qué! s'écrie-t-il, je commençais à craindre que les femmes ne vous eussent entièrement coupé l'appétit; elles sont jolies, mais sales! sales à dégoûter un capucin de Marseille.