Nous nous asseyons sur la chaise d'Adam, doublée des matelas militaires, et le festin commence. Outre le Marseillais, le caïd seul y prend part, et encore ne mange-t-il qu'une bouchée de notre pain, pour faire honneur à ses hôtes. En Kabyle bien élevé, il ne doit qu'assister à leurs repas; il ne soupera qu'après eux avec son fils aîné, ses parents, les notables et Bel-Kassem. Les femmes se régaleront entre elles. Dans les repas de cérémonie, les sexes ne sont pas confondus devant la même gamelle; mais, dans la vie ordinaire, on dîne et on soupe en famille, madame mange avec monsieur. Et ceci, de même que l'absence du voile, élève la femme kabyle au-dessus de la femme arabe ou mauresque, qui ne se nourrit que des reliefs du maître. De celles-ci il en est encore à Alger qui n'ont jamais mis le pied dans la rue.

Le caïd nous offre, pour assaisonner le kouskoussou, une sauce rouge au felfel, du lait doux et du lait aigre. Ni fourchettes ni couteaux. Notre hôte nous enseigne la manière de s'en passer: il saisit une volaille, enfonce ses pouces dans le dos de la bête, et par un mouvement brusque la sépare en deux parts égales. Il en offre une au Général, arrache à l'autre une cuisse, dont il ne fait qu'une bouchée, et remet le reste sur le plat. Puis il se sert de son burnous en guise de serviette.

Pour manger le kouskoussou, il y a des cuillers en bois. Avec l'une d'elles, il creuse dans les pâtes, au bord du plat, un petit trou où il verse de la sauce. Il porte une cuiller pleine à sa bouche, en avale le contenu, et, l'ayant essuyée à son burnous il la passe galamment à madame Elvire. Le Général nous jette un regard consterné. Le Conscrit est saisi d'un fou rire, dont la contagion nous gagne. Le caïd et les autres Kabyles nous considèrent avec des visages ahuris: ils sont à cent lieues de la cause qui a produit cette explosion bruyante. Bel-Kassem, lui, la connaît et sourit malicieusement:

—Le colonel, Madame, a oublié de te renseigner sur les différents usages du burnous. Il y a d'abord le burnous chemise, et le Kabyle n'en change presque jamais; puis il y a le burnous serviette et le burnous torchon…

—Tais-toi! s'écrie le Marseillais: tu vas me couper la faim.

—Si je lavais ma cuiller dans cette cruche d'eau? dit le Général.

—Y penses-tu? objecte le Conscrit: nous devons tous y boire.

—Sauvée, ô mon Dieu! reprend madame Elvire, les yeux baignés de folles larmes. Bel-Kassem!…

—Madame!

—Dis au caïd que j'ai l'habitude de manger le kouskoussou avec mes doigts…