—Tout juste autant que les autres. Si pourtant elles donnent un trop grand scandale, il arrive parfois que le père ou le frère les corrige.
—Comment?
—En leur envoyant une balle dans la tête.
—Avez-vous des fêtes publiques?
—Oui, la fête de l'Aïth-Kebir, qui rappelle le sacrifice d'Abraham, et d'autres, religieuses, politique, où la djemâa vote l'ouzia. C'est une distribution générale de viande. Les plus pauvres comme les plus riches en reçoivent une part égale; le trésor public paye pour tout le monde. S'il n'y a pas d'argent dans la caisse, on fait une collecte dans le village, et chacun est obligé d'y contribuer selon ses moyens. Ceux qui n'ont rien que la maison et le potager du pauvre ne donnent rien; mais ils n'en ont pas moins droit à cette viande, la seule qu'ils mangent dans toute l'année. Et si l'amin ou quelque autre s'avisait de prélever sur l'ouzia une part plus grande ou d'en prendre avant la répartition, ne fût-ce que du mou ou des entrailles, il serait frappé d'une amende de cinquante francs.
Le Philosophe battit des mains, et ses applaudissements trouvèrent un chaleureux écho.
—Pauvreté n'est pas vice chez nous, reprit fièrement Bel-Kassem; et quand un homme est frappé par le malheur, si l'ennemi ou l'ouragan a ravagé son champ, renversé ses arbres, détruit sa maison, tout le village lui vient en aide: chacun lui offre son aumône, et la djemâa ordonne la touïza, corvée dont nul ne peut se dispenser; on la fait également pour entretenir, labourer ou ensemencer le bled-rabbi [Le bien de Dieu.], qui provient de legs charitables et dont les fruits, figues, olives ou blé, sont abandonnés aux pauvres. Celui qui refuserait de s'acquitter de cette corvée, imposée à tous en faveur des malheureux, payerait aussi cinquante francs d'amende.
—Voilà, dit le Philosophe, ce que les Kabyles auront à enseigner aux Français avec beaucoup d'autres bonnes choses, par où ils les devancent dans le chemin de la vérité et de la justice. Notre démocratie n'est qu'un enfant, tandis que la leur est un homme; et ceux qui, au mépris de la dignité humaine et de tous les droits des citoyens, prétendent qu'un peuple doit être tenu en tutelle par un pouvoir absolu, par une administration centralisée à outrance, n'ont qu'à venir en Kabylie pour s'y convaincre de leur erreur; ceux aussi qui pensent que le vrai moyen de corriger les méchants est de les mettre en prison, de les enfermer au bagne ou de leur couper la tête.
—Ami, dit madame Elvire, tu parles comme les sept Sages; mais je t'avertis que si vous tentez jamais de nous traiter en Kabyles, c'est en Françaises que nous nous révolterons.
—Lorsque nos femmes, dit Bel-Kassem, deviendront aimables et vertueuses comme des Françaises, nous les traiterons mieux, et déjà nous ne les traitons pas si mal. En voici la preuve: un boeuf, une vache ou un mouton périssent-ils par accident dans la montagne, le maître de la bête ne peut pas en disposer avant d'avoir fait savoir au village qu'il y a de la viande fraîche pour les femmes malades, enceintes ou infirmes.