—Voilà qui est bien. Mais n'est-ce pas mon amoureux qui vient à notre rencontre?

En effet, il descendait comme un chamois la pente raide, les mains pleines de fleurs.

Ouach halek [Bonjour.]! nous crie-t-il d'aussi loin qu'il nous aperçoit. Arrivé près de madame Elvire, il baise le pan de son manteau, en déposant sur ses genoux les filles sauvages et parfumées du Djurjura.

—Décidément les Kabyles sont très-galants, et leurs femmes… bien maladroites.

Diffa! diffa! dit le bel homme d'Aïth-Aziz, en étendant la main vers ce village perché sur un petit plateau, au sommet du contre-fort que nous escaladons.

—Et nos provisions de bouche, où et quand les mangerons-nous?

—Ne vous ai-je pas prévenus, répond Bel-Kassem, qu'elles étaient inutiles? Pour voyager en Kabylie, il ne faut ni argent ni vivres.

—Vive la Kabylie! c'est le plus beau pays du monde et le plus hospitalier.

Nous montions depuis quatre heures, et d'instants en instants la nature étonnait nos regards par sa grandeur plus imposante et plus sauvage. De prodigieux rochers s'offraient de toutes parts dans un désordre magnifique: hérissés, tordus, déchirés, bouleversés, pareils à des cyclopes que la foudre aurait renversés et jetés les uns sur les autres, puis soudain pétrifiés au milieu des convulsions de leur rage impuissante. Çà et là, sur leurs flancs escarpés, des champs d'orge, des figuiers, des oliviers déjà rares, mêlaient comme un peu d'espérance à cette aridité désolée. Au pied de la montagne géante, Thifilkouth n'est plus qu'un point dans l'infini. Vingt ou trente villages ressemblent, sur leurs pitons, à des ruches d'abeilles. Bientôt les oliviers ont entièrement disparu, les figuiers sont moins nombreux et moins robustes; des chênes-zen, des pins, quelques cèdres, forment des bouquets d'un vert sombre. Nous respirons un air très-vif, presque froid, et nous entendons la petite toux de madame Elvire. Nous atteignons enfin le plateau d Aïth-Aziz; le col de Chellata est aussi devant nous, éblouissant de neige. Si nous allions nous y désaltérer? D'ici à la crête djurjurienne, il n'y a plus qu'un pas; mais, pour le faire, il faut une heure encore, une heure de rude montée sur la roche nue et presque verticale. Reposons-nous un peu et mangeons la diffa qu'a fait préparer en notre honneur le beau Kabyle.

Sur le petit plateau, devant le village, pousse une herbe courte et drue, émaillée de fleurettes: asseyons-nous sur cette riante pelouse. A peine y avons-nous pris place, que la djemâa, avec l'amin et les dhamen en tête, s'avance vers nous; elle vient nous saluer. Ces hommes ont le même aspect orde et misérable que ceux de Thifilkouth: plusieurs portent la faim estampillée sur leurs visages blafards et hâves, d'autres n'ont que des loques pour couvrir leur nudité; quelques-uns sont dévorés par d'effroyables ulcères, ou c'est la teigne qui leur ronge le cuir chevelu. Nous remarquons un albinos parmi eux.