Encore un regard d'admiration jeté sur la K'bila-Oumalou, la Kabylie du versant nord, et maintenant en route pour la K'bila-Ousammeur, la Kabylie du versant sud. Nous avons rafraîchi avec de la glace nos visages et nos mains brûlées par le soleil, nos estomacs incendiés par le felfel. Nos mulets ont tondu une herbe courte et touffue, où se repose avec plaisir l'oeil ébloui par l'éclat de la neige. Nous passons entre les deux sentinelles qui gardent le col de Chellata, et dont l'armure de silex reluit comme de l'acier poli. La crête, d'un versant à l'autre, n'a guère ici plus de deux cents mètres. Le défilé est une délicieuse prairie émaillée de marguerites. L'immensité béante, devant nous et derrière nous, la réduit à des proportions lilliputiennes. Au point culminant, les deux Kabylies, celle du Nord et celle du Sud, nous apparaissent à la fois. Il faut s'arrêter de nouveau pour contempler ces deux infinis, que la coupole céleste réunit dans un cadre éblouissant. Ah! que nous sommes petits en nous mesurant à cette grandeur! Mais que l'âme est plus grande encore, puisqu'elle peut d'un coup d'oeil l'embrasser tout entière et regarder au delà!

Nous repartons, et tout à coup, comme par un coup de théâtre, le décor change: l'Afrique du Sud, l'Afrique torride, l'Afrique fauve, est en face de nous! C'est la Kabylie méridionale dans sa robe pierreuse, jaune ou grise, étrangement ornementée de broderies sombres par les oliviers, les genévriers, les lentisques, les lauriers-roses. Entre le Djurjura et les montagnes tourmentées des Aïth-Abbès qui nous regardent, s'ouvre un abîme, la vallée de l'Oued-Sahel: torrent impétueux en hiver, aussi large alors qu'un fleuve américain, la rivière n'est à présent qu'un mince filet d'eau; et, à la distance où nous en sommes, on la prendrait pour une anguille qui se tortille dans la vase. Mais qu'est-ce que ce mamelon qui s'élève arrondi comme un dôme au milieu de son lit à sec? et par quel caprice bizarre la nature a-t-elle jeté en cet endroit ce piton isolé, que ses lignes si régulières font ressembler à un monument érigé par la main de l'homme? C'est Akbou, et son sommet garde quelques pierres romaines. Tout fait croire qu'il y eut là un tombeau. Mais derrière Akbou, quel est ce labyrinthe profondément creusé dans le flanc des montagnes où la rivière se promène en d'inextricables méandres? N'est-ce pas un derviche sorcier qui a tracé avec son bâton magique ces sillons étrangement contournés, pour en former un dessin d'arabesques cabalistiques? C'est l'Oued-bou-Sellam. Partie des environs de Sétif et enrichie en chemin des eaux de vingt affluents, cette rivière se marie au frère du Sébaou, l'Oued-Sahel, qui devient alors, et jusqu'à son embouchure, l'Oued-Summam. Avant d'être l'Oued-Summam et l'Oued-Sahel, le grand fleuve de la Kabylie méridionale a été l'Oued-Ziane et l'Oued-Douss, qui naissent au sud et au sud-est d'Aumale. Dans la saison des pluies, son lit, large de trois à quatre cents mètres, devient pourtant trop étroit et déborde parfois en quelques heures, quand accourent, gonflés subitement par le déluge africain, ses nombreux affluents: l'Oued-Mahrir et l'Oued-Amazin, avec l'Oued-bou-Sellam sur la rive droite; l'Oued-el-Berd, l'Oued-Ouakoura, l'Oued Mlikeuch et d'autres sur la rive gauche, qui tombent du Djurjura. Comme je l'ai dit ailleurs, ce cours d'eau ouvre de l'ouest à l'est, dans les montagnes berbères, une brèche parallèle à celle du Sébaou: l'une et l'autre isolent, au nord et au midi, le grand massif djurjurien; et les deux vallées sont comme les fossés, tantôt à sec, tantôt remplis d'eau, de cette forteresse de géants. Nous voici au bout du défilé, où une brise fraîche nous a caressé le visage. Mais, de décembre à mars, de furieuses rafales y précipitent des tourbillons de neige, qui le ferment ou en font un passage redoutable. Le versant sud ne nous montre qu'une partie de sa surface convexe. A droite, sont les contreforts des Aïth-Mlikeuch; à gauche, se dresse un mur vertical de quinze cents mètres, où suinte l'eau des dernières neiges; devant nous s'enfonce un escalier de géants, qu'en 1857, pendant la campagne, les sapeurs français ont quelque peu retouché. Auprès du casse-cou d'hier et de ce matin, cela peut passer pour une route de première classe.

—Bel-Kassem, quel est ce village?

—C'est la zaouïa de Chellata, Madame. La mère de Si-Mohammed Saïd-ben-Ali-Chérif y demeure près des tombeaux de son mari et des ancêtres de son fils.

—Tu en parles avec plus de respect que des autres femmes.

—Elle est aussi plus respectable.

—Est-ce une maraboute?

—Ils sont tous marabouts dans cette famille, qui est très-vénérée ici.

—Pourquoi?

—Depuis plusieurs siècles, elle exerce dans l'Oued-Sahel l'autorité du bien. Originaire du Maroc, elle vint s'établir dans le pays, peut-être à l'époque ou les Maures furent obligés de quitter l'Espagne. Beaucoup des marabouts de Kabylie, notamment ceux du littoral, sont leurs arrière-petits-fils. Il existe dans nos montagnes, surtout du côté de la mer, des villages entiers de marabouts qui s'appellent entre eux andalous. D'autres sont venus directement de l'Ouest presque nus et en mendiant. Accueillis par les tribus comme de pieux pèlerins et envoyés d'Allah, ils y ont fondé des zaouïa, ou sont restés dans les villages pour y apaiser les discordes intestines et pacifier les sofs en guerre. Ainsi fit mon arrière-grand-père.