—Et tu as essayé d'en faire?

—Oui.

—Comment t'y es-tu pris pour cela?

—D'abord, j'ai épuisé toute la science du thaleb, la lecture, l'écriture, la versification, les mathématiques et l'astronomie, le Coran et ses commentaires, les principes de droit, bref, tout ce qu'on enseigne dans les grandes zaouïa, dans celle de Chellata, par exemple, la plus renommée de toute la Kabylie. Ensuite, j'ai jeûné, j'ai prié, j'ai conjuré les djenouns, et jamais je ne suis parvenu à altérer la moindre loi de la nature.

—Eh! mon ami, tu as donc acquis la preuve que les prétendus miracles ne sont que mômeries qu'on les fasse à Paris ou sur le Djurjura?

—Cependant nous avons des marabouts, comme vous des saints et des prophètes, qui possédaient le don du miracle.

—On enseigne cela dans nos écoles comme dans les tiennes; mais le jour n'est pas loin où le bon sens public aura fait justice de cet abus.

—Oh! Monsieur, on aura bien du mal à faire croire aux Kabyles que certains de leurs marabouts n'ont pas le pouvoir de déranger l'ordre naturel.

—Pas plus, mon ami, qu'on n'en aura à démasquer nos marabouts à nous, qui suent sang et eau pour remettre à la mode des jongleries de l'an mil. Des écoles, des zaouïa où la jeunesse apprendrait à ne pas mépriser la raison, mais à s'en servir sans cesse et avec une entière confiance: il n'en faudrait pas plus. Mais tous vos marabouts prêchent-ils le surnaturel comme les nôtres, et tous aussi cultivent-ils le champ fécond de la sorcellerie? par exemple, allume-t-on des chandelles dans la même paroisse à la fois pour qu'il pleuve et pour qu'il ne pleuve pas? Tous sont-ils fanatiques au point de maudire et de vouer au diable les bonnes gens qui font le bien sans eux et refusent de leur payer la dîme?

—Non: il y en a, bien qu'ils soient rares, qui ne maudissent personne, pas même les Roumis, et qu'on honore pour leur sagesse et leur vertu. Ils donnent d'une main ce qu'ils reçoivent de l'autre, et leur vie édifiante est tout amour et charité. Ce sont de vrais saints, ceux-là; mais, je le répète, ils sont rares.