—Eh bien, les ancêtres de l'aga, qui étaient des saints, érigèrent, dans un endroit connu de lui seul, une maison où l'or vient comme la mauvaise herbe dans ce champ. Plus ils en prennent pour faire le bien, et plus leurs richesses augmentent. C'est un miracle, cela, pourtant, et un miracle authentique!

—Dis plutôt une allégorie charmante et toute à l'honneur de cette famille, puisqu'elle vous apprend qu'en faisant le bien autour d'eux, ces chérifs, fils d'Ali, ont grandi dans le pays en autorité, en considération et en richesse.

—Vraie ou non, cette explication me satisfait et me plaît. Au milieu de vous, je finirais par devenir raisonnable, quoique marabout. L'aga s'enrichit donc à dépenser, bon an mal an, deux cent mille francs pour sa zaouïa: car ce n'est pas seulement une école, mais aussi une maison hospitalière où chacun est admis, sans qu'on lui demande de quel pays il est, d'où il vient, où il va, ni s'il est riche ou pauvre. Jamais non plus, là, on ne vous dit: Quand partez-vous? Que vous y restiez un jour, huit jours ou un mois, on ne vous refuse pas votre place sur la natte et autour du plat. Vous y demeureriez pendant toute une année, qu'on ne vous dirait pas encore: Allez-vous en! C'est la seule zaouïa établie sur ce pied-là. Aussi les Kabyles s'en font gloire, et les Arabes n'en ont jamais eu de pareille. Aux fêtes religieuses, plus de mille pauvres viennent y manger le kouskoussou à la viande. Oui, vous avez raison: le trésor inépuisable et qui grandit sans cesse, c'est la reconnaissance des malheureux.

—Mais les autres zaouïa, de quoi vivent-elles?

—De ziara et d'achour [Offrandes et quêtes.]. Elles possèdent aussi des terres, du bétail, des figuiers et des oliviers provenant de legs pieux. Ce fonds est exploité par des khemmes [Métayers.], qui prélèvent un cinquième de la récolte, ou au moyen de corvées religieuses. Ces touïza, comme celles pour les pauvres, sont imposées par les djemâa, car l'oukil et les tolbas n'exercent parmi nous aucune autorité. En Kabylie, la religion n'est pas du tout mêlée à la politique, comme en pays arabe. Pour les zaouïa qui nourrissent nos pauvres et instruisent nos enfants, nous travaillons, mais volontairement: chacun leur donne ce qu'il veut, ce qu'il peut. Les écoliers payent une rétribution scolaire, un ou deux francs par mois ou l'équivalent en nature, moyennant quoi ils y reçoivent l'instruction, le vivre et le coucher. Après les vacances, les petits, quand les parents sont dans l'aisance, emportent de la maison quelques douceurs pour l'oukil: du miel, des oeufs ou des gâteaux; mais les parents sont-ils pauvres, les petits ne payent rien et n'emportent avec eux que la planchette où sont gravés les versets du Coran.

—Et à la zaouïa de Ben-Dris, chez les tolbas du bâton, qu'est-ce donc qu'on enseigne?

—Oh! pour celle-là, répondit le guide en faisant la grimace, c'est le revers de la médaille; elle est à deux pas d'ici: un vrai coupe-gorge, habité par les fils perdus de la montagne et de la plaine. Le 19 mars 1851, ils se ruèrent avec Bou-Bar'la sur Chellata: le faux chérif se flattait d'enlever le vrai chérif pour l'égorger et se mettre à sa place; mais, du haut de leurs tours, que vous voyez d'ici, les tolbas de la science fusillèrent très-vigoureusement les tolbas du bâton. Ces malfaiteurs réussirent pourtant à faire sur Ben-Ali-Chérif, ou plutôt sur les pauvres, une razzia de trois cents boeufs et de trois mille moutons.

—Mais, interrompit madame Elvire, est-ce qu'ils ne pourraient pas nous razzier un peu, nous aussi?

—Oh! ce n'est pas l'envie qui leur en manque, et, s'ils ne vous tirent pas des coups de fusil dans le dos pour vous dépouiller ensuite et piller vos bagages, c'est qu'ils savent bien qu'ils payeraient de leur tête un cheveu enlevé à la vôtre. C'est ailleurs, maintenant, qu'ils vont faire leurs mauvais coups; ils reviennent seulement pour cacher leur butin dans leur antre. Quand un objet a été volé n'importe où, on est presque certain de le retrouver chez les Ben-Dris, car tous pratiquent I'industrie de l'oukaf [Recéleur.].

—Est-il vrai que vos kanouns tolèrent le recel?