—Ils ne le punissent pas.

—Mais, si l'oukaf n'est pas puni, il est du moins méprisé?

—Non.

—Comment expliques-tu cela?

—C'est la coutume. D'abord, le volé retrouve son bien, grâce à l'oukaf; il le rachète; puis, avec la pièce de conviction en main, il a plus de chance de retrouver aussi le voleur qu'en pays arabe, où celui-ci disparaît avec elle pour aller la vendre sur quelque marché éloigné.

—Bel-Kassem, mon ami, objectai-je, cela est bien subtil!

—Monsieur, ce n'est pas ma faute! Chez nous, chacun tient énormément à ce qu'il a, et j'en connais plus d'un qui ne troquerait pas sa vieille calotte de cuir contre une neuve. A se laisser dépouiller de si peu que ce soit, on éprouve une sorte de honte.

Et cela montre, dit le Philosophe, combien est profond chez le Kabyle le sentiment de la personnalité humaine.

Aux approches de Chellata, le guide descend de son mulet: c'est une marque de déférence envers les grands marabouts dont la koubba à coupole blanche reluit par-dessus le village. Les saints kabyles sont tout aussi susceptibles que les saints romains, et, pour le moindre manque d'égards, ils vous jettent un mauvais sort ou vous cassent la tête au fond d'un précipice, lorsqu'ils ne vous vouent pas à Satan pour l'éternité des siècles. C'est ainsi que le terrible Sid-Ali-bou-Nab, le marabout à la grosse dent, anathématisait les Kabyles du haut Djurjura, ni plus ni moins que s'ils eussent été des libres penseurs et lui le pape noir en personne.

A l'entrée de Chellata, nous trouvons plusieurs jeunes tolbas près d'une jolie fontaine alimentée par l'eau des neiges: visages, mains, vêtements, toute leur personne est d'une extrême propreté, qui console nos yeux affligés par les ordures kabyles. Dans le village, au milieu d'un fouillis de masures, s'élève une charmante maison mauresque: c'est le père de l'aga qui l'a construite, et sa mère l'habite à présent.