Il fît part aux muletiers du précieux avis qu'il venait de nous donner, et, ce fut entre eux à qui rirait le plus fort, tous oubliant qu'ils marchaient depuis six heures du matin et qu'il en était cinq du soir.
Le soleil incliné vers l'horizon projetait sur la vallée de l'Oued-Sahel les grandes ombres djurjuriennes, lorsque nous arrivâmes chez le maître de la Maison d'or. Pendant la descente, le beau kabyle n'avait cessé de guider le mulet de madame Elvire, veillant avec un soin extrême à ce que la bête ne fît pas le moindre faux pas. Le long de la route, il nous avait raconté son histoire. La voici.
CHAPITRE IV
LES EXPLOITS DU BEAU KABYLE.
—Je suis de la tribu des Aïth-Illoula-Oumalou. C'est l'une des six des Zouaoua Cheraga [Zouaoua de l'Est.]. Nous occupons depuis un temps immémorial les hautes pentes de la montagne entre la crête du Djurjura, les Aïth-Illilten, les Aïth-Idjer et les Aïth-Zikki. Ceux de nos villages qui ont leurs terres du côté de la vallée ne manquent point de bien-être. Ils s'entendent surtout à la culture des figuiers: aussi vient-on leur en acheter de plusieurs lieues à la ronde. Nous, les Kabyles du rocher, nous sommes moins favorisés. Dans la haute montagne, nous n'avons ni figuiers ni oliviers, à peine assez de terre pour ne pas mourir de faim, nous et notre bétail, que nous mettons paître, en été, sur la cime du Djurjura. Mais, durant les longs mois d'hiver, nous vivons avec nos bêtes dans nos maisons, enfouis sous la neige et au milieu de tempêtes si terribles, qu'on s'étonne que le rocher lui-même puisse résister à la violence du vent. Nous n'avons guère alors pour nourriture que de la farine de glands doux mélangée d'un peu de farine de froment ou d'orge, et notre bétail ne fait pas meilleure chère. Nous ne pouvons lui donner que des feuilles de frêne avec un peu de foin ou de paille.
Il faut croire qu'Allah a mis dans le coeur des hommes un ardent amour pour les lieux où ils sont nés: car, si misérables que nous soyons, bien peu parmi nous imitent les Kabyles des autres tribus, qui, au printemps, émigrent en grand nombre et reviennent à l'automne, après avoir gagné quelque argent dans le Tell. Beaucoup vont chercher fortune jusqu'à la frontière du Maroc. Mais il semble que notre rocher nous attache d'autant plus fortement à lui, qu'il nous fait la vie plus dure.
Ce n'est pas pourtant que nos ancêtres y soient nés et qu'ils nous aient donné le goût de la misère. Ma mère Hasna, qui appartient à une famille de savants marabouts, m'a souvent raconté que, dans les premiers temps, les Kabyles du rocher, et notamment les Aïth-Illoula-Oumalou, comme leurs voisins les Mlikeuch, habitaient la plaine fertile qui s'étend le long de la mer, entre l'Atlas, Dellys, Alger et au delà d'Alger. Ils possédaient de nombreux troupeaux et vivaient dans l'abondance. C'est là une tradition qui s'est conservée dans plusieurs tribus de la haute montagne. Longtemps, oui, bien longtemps avant les Roumis, une masse d'hommes portant des armes terribles étaient venus de l'Ouest ou bien du Nord par la mer; ils s'étaient jetés comme des lions et des panthères sur ces heureuses populations du Tell, les refoulant devant eux et contraignant quiconque ne voulait point subir leur joug à chercher un refuge dans les rochers djurjuriens. Il n'est donc pas surprenant que les pères de nos pères nous aient transmis, avec leur sang, un si grand amour de la liberté. Plutôt que d'accepter la servitude, ils ont préféré renoncer, pour eux et pour leurs descendants, au paradis terrestre. Depuis ces temps inconnus, nous avons, du haut de nos thamgouth, bravé tous les conquérants étrangers qui passaient au pied du Djurjura, dans la vallée de l'Oued-Sahel. A leurs vaines menaces, nous répondions par des moqueries accompagnées d'une grêle de pierres; les Mlikeuch leur jetaient un chien en signe de mépris; les Aïth-Iraten leur faisaient le même accueil dans la vallée de l'Asif-Sébaou. Voilà pourquoi nous nous sommes toujours considérés, eux et nous, comme les manefguis [Patriotes.] par excellence. Et, lorsqu'en mai 1857, nous vîmes le drapeau français flotter sur le Souk-el-Arba, nous refusâmes d'abord d'ajouter foi au témoignage de nos yeux. Puis, obligés de nous rendre à l'évidence, nous décidâmes avec nos alliés des Illilten, des Idger, de Ithourar, des Yahia et des Zikki, de nous dévouer au salut de l'indépendance kabyle.
Arrivé à ce point de son récit, le beau Kabyle se tourna vers madame
Elvire et lui dit:
—Bel-Kassem m'assure que vous désirez connaître, non-seulement comment on se bat, mais aussi comment on aime dans nos montagnes. Eh bien, Madame, pour vous contenter, je ne puis mieux faire que de vous raconter brièvement ma vie.
Le visage du narrateur se voila de tristesse: