—Je doute, reprit-il, que mon récit vous fasse plaisir: car vos yeux disent combien vous êtes bonne, et je suis malheureux. Mon coeur s'est partagé entre deux grands amours: ma patrie et ma fiancée; il est frappé dans l'un et l'autre.

—Dis lui, Bel-Kassem, que, s'il lui est pénible de retourner dans le passé, nous renonçons au récit de ses exploits et de ses amours.

Le guide traduisit les paroles du Général.

—Non, répondit le beau Kabyle: je suis touché de l'intérêt que Madame daigne me témoigner, et je tiens à lui montrer que, si barbares que nous lui paraissions être, nous ne sommes pourtant pas plus étrangers aux nobles passions que ses compatriotes de France. Mon village touche à la crête du Djurjura. Vous vous y êtes arrêtés aujourd'hui, et avez vu qu'il se trouve à l'extrême limite des terres cultivées. Au-dessus, il n'y a plus rien que la roche nue.

Les kharouba [Familles.] des Aïth-Aziz sont pauvres, très-pauvres, sauf deux ou trois enrichies dans une industrie coupable à vos yeux, mais qui ne l'est point aux nôtres: le recel. Nous réprouvons le vol, et nos kanouns le punissent; mais l'oukaf [Le recéleur.] nous fait retrouver l'objet volé, qui, racheté par lui à vil prix, rentre en notre possession sans qu'il nous en coûte trop cher. Aussi ces familles d'oukafs ne sont pas moins considérées que d'autres qui ne demandent leurs ressources qu'à la culture ou à l'élève du bétail. Et même, en raison des biens qu'elles possèdent, elles exercent souvent, sinon toujours, dans la djemâa une influence prépondérante. Nos amins étaient fréquemment choisis parmi leurs membres.

Cependant ma mère Hasna nourrissait contre ces familles, surtout contre l'une d'elles, une haine implacable. Pourquoi? Vous allez le savoir. Ma kharouba n'avait pas toujours été parmi les plus pauvres. Ma mère Hasna avait connu le temps où nous possédions des champs dans la vallée, des boeufs et des moutons dans la montagne. Et la preuve, c'est que mon père avait pu acquérir en mariage la fille unique d'un marabout vénéré de Tirourda, Saïd-el-Hadj, très-riche lui-même. Il ne lui en avait pas coûté moins de deux cents douros d'Espagne, soit plus de mille francs. Eh bien, toute notre richesse s'en était allée chez ces oukafs, et principalement dans la kharouba des Ahmed-bou-Smaïl. Comment? C'est bien simple: mon père était un homme généreux. Dans la djemâa, il était toujours le premier à proposer l'ouzia [Distribution de viande aux familles du village.], afin que les pauvres pussent manger un peu de viande. Quand la caisse municipale était vide, il donnait le bon exemple en offrant un boeuf ou plusieurs moutons. Dans la cour de notre maison, il y avait un hangar pour les hôtes; et tous les voyageurs sans ressource y étaient logés et nourris. Allait-il en pèlerinage à la zaouïa de Chellata ou à toute autre, sa piété se répandait en ziara [Dons volontaires.]. Enfin, à chaque événement heureux, comme par exemple ma naissance, il s'empressait d'inviter à un thâam [Repas de réjouissance.] parents et amis; ou bien, s'il était invité quelque part lui-même à un eurs [Fête.], il se montrait également prodigue envers les danseuses et le maître de la maison. Aux danseuses, il jetait des pièces d'argent; et, lorsqu'après le repas on avait, selon l'usage, déplié le mouchoir destiné à recevoir l'offrande des convives, il y vidait entièrement sa bourse, ne voulant pas que quelqu'un pût se vanter d'avoir été plus généreux que lui. Ce brave homme s'appelait Mohammed-Ameur-el-Aïn.

Sa femme Hasna, qui, digne fille d'un thaleb [Savant.], était aussi instruite que belle, lui faisait d'inutiles remontrances sur ses prodigalités. Il l'écoutait et lui promettait de suivre ses sages avis: car, si la femme, en général, est parmi nous assez méprisée, nous savons pourtant honorer celle qui le mérite. Mais dès le lendemain, comme l'eau qui suit sa pente et court à la rivière, lui retournait à ses habitudes de générosité ruineuse.

Or les Ahmed-bou-Smaïl n'étaient pas seulement des oukafs; ils pratiquaient aussi la r'ania, c'est-à-dire qu'ils prêtaient sur hypothèque à la manière kabyle. Nos champs, puis nos troupeaux passèrent ainsi entre leurs mains. Ils en devinrent d'abord les usufruitiers, après en avoir remis en argent le tiers ou même seulement le quart de la valeur à mon père.

Mais voici qu'une contestation s'étant élevée, lui qui avait la main prompte autant que le coeur chaud, accourt à la maison, saisit son fusil, son sabre, et la guerre est déclarée dans la dachera [Commune.]. Les marabouts s'interposent, la djemâa se réunit. On parle, on crie, on gesticule, on s'injurie, on se provoque. Le village se divise en deux partis ennemis; bref, on court aux armes et la poudre se met à parler. Le soir, nos partisans nous rapportaient mon père frappé d'une balle en plein coeur.

Je n'étais alors qu'un petit enfant de trois ans, et pourtant j'entends encore les lamentations de ma mère. Je la vois aussi jetant son cri de malédiction et de vengeance aux meurtriers de son mari.