Mon père mort, il fallut acquitter les dettes de sa succession. J'étais son unique héritier, car les femmes n'héritent pas. La djemâa me donna pour tuteur un cousin de mon père qui n'avait pas de frères. Cet honnête homme, conseillé par ma mère, fit son possible pour sauver une partie de mon héritage. Nos biens furent acquis à vil prix par les Ahmed-bou-Smaïl, qui seuls avaient de quoi les requérir. La r'ania éteinte, ce qu'ils nous remirent d'argent suffit à peine à acquitter d'autres dettes. En sorte qu'il ne nous resta, à ma mère et à moi, que la maison du village avec le potager et quelques chèvres.

Ma mère Hasna était une femme d'intelligence et de courage. Elle n'avait pas seulement appris à lire les versets du Coran, mais aussi à carder, à filer et à tisser la laine. Jeune et belle, autant que savante, il s'offrit à elle, quoique veuve, plus d'un parti que d'autres n'eussent point dédaignés. Mais elle les refusa tous, parce qu'elle honorait la mémoire de mon père et qu'elle concentrait maintenant sur moi tout son amour. D'ailleurs elle nourrissait au fond de son coeur une passion ardente: celle de la vengeance.

—Ces Ahmed-bou-Smaïl, disait-elle souvent, ne sont pas de notre race.
Ce sont des Arabes ou des Juifs, comme le montrent leur yeux obliques,
leur nez recourbé et leurs instincts de cupidité. Il faut les haïr,
Mohamed, car ils déshonorent notre montagne et ils ont tué ton père.

Elle avait aussi le culte des vieux souvenirs. Vers le soir, quand elle avait bêché notre jardin où j'arrachais, moi, les mauvaises herbes, nous menions les chèvres sur les hauts rochers. Nous nous dirigions presque toujours vers un endroit d'un abord difficile. Là se trouvaient des excavations profondes, de forme cylindrique et qui semblaient avoir été pratiquées de main d'homme. Elles ressemblaient à d'immenses silos.

—Regarde bien ces trous, disait ma mère Hasna; ce sont les demeures des géants qui, les premiers, ont habité ces montagnes. Allah les a foudroyés parce que, dans leur orgueil, ils voulaient s'élever jusqu'à lui. Mais nous, venus ici après eux, nous sommes rentrés en grâce, car nous savons nous incliner devant sa toute-puissance et obéir à sa loi. Parfois encore, les djenouns viennent hanter ces cavernes; la nuit, on les entend qui mêlent leur cri strident aux clameurs de la tempête déchaînée.

Alors moi je me serrais contre elle en tremblant:

—Va, reprenait-elle, nous n'avons rien à craindre de leurs maléfices, aussi longtemps que nous serons pieux et charitables, dévoués au prochain, prêts à donner tout notre sang pour l'honneur de la famille, du village ou de la tribu, pour la liberté et l'indépendance de tous les Kabyles. Mais malheur au lâche qui déserte son devoir, et honte au fils dégénéré qui ne venge point l'offense faite à son père!

Ma mère Hasna connaissait les plantes qui guérissent toutes les maladies. Elle les cueillait, j'en faisais une botte et, à la nuit tombante, nous ramenions les chèvres à la maison. En ce temps-là déjà, malgré sa jeunesse, elle s'était acquis dans le village et même plus loin, une réputation de savoir et de vertu. Elle était le médecin, la sage-femme, et s'il y avait un malade au village, on l'appelait auprès de lui. On avait foi dans ses remèdes. Si elle ne parvenait pas à guérir le corps, elle trouvait du moins de bonnes paroles pour réconforter l'âme. Aussi jouissait-elle d'une estime particulière parmi les hommes comme parmi les femmes des Aïth-Aziz; et tout enfant que je fusse, cela m'inspirait un grand respect pour elle. Il s'y mêlait même de la crainte, quand je la voyais préparer ses remèdes en récitant des prières, ou d'autres fois, parvenue à la pointe extrême d'un rocher, y demeurer longtemps immobile, les yeux fixes et perdus dans l'abîme. Il m'arrivait alors de crier: imma [Maman.]! en la tirant par son haïk. Elle, comme une personne qu'on réveille brusquement, me regardait étonnée; puis, me prenant dans ses bras, elle me serrait contre sa poitrine et me couvrait de baisers:

—N'est-ce pas, Mohamed, me disait-elle d'une voix vibrante, que tu seras un bon manefgui et que tu vengeras ton père!

Vous ne serez donc pas surpris que, tout petit encore, j'eusse déjà au coeur, à l'endroit des Bou-Smaïl, la haine qui ne pardonne pas. Si je rencontrais quelqu'un de leur kharouba maudite, je lui montrais le poing. Un jour Ali, le fils aîné, qui était à peu près de mon âge,—j'avais alors huit ans,—s'avisa de traiter devant moi ma mère de pauvresse. Je me ruai sur lui, je lui arrachai les cheveux, je le mordis à belles dents; je l'eusse déchiré, si l'on ne m'eût arraché ma proie. Je courus raconter mon exploit à ma mère: