—C'est bien, Mohamed, dit-elle en m'embrassant; mais sois moins prompt une autre fois: le temps n'est pas venu. D'ailleurs, tu sais bien que pauvreté n'est pas honte devant Allah, ni même devant les hommes de ces montagnes, et ce méchant Ali, en se montrant si orgueilleux à propos d'un bien mal acquis, a prouvé que ses parents ni lui ne sont de notre sang.

Jusqu'alors je n'avais fait que jouer et vagabonder avec les enfants de mon âge, garçons et filles. Ma mère Hasna avait eu seule toute la peine. En été, elle bêchait, fumait, entretenait notre jardin; en hiver elle filait la laine, ou, du matin au soir, elle restait assise devant son métier à tisser. Elle fusait alors des burnous, des gandouras ou des kaïks d'une grande finesse. Elle les vendait un bon prix, et c'était là, avec les produits du potager et le lait des chèvres, ce qui nous faisait vivre. Moi je ne lui venais guère en aide qu'en menant à la commune pâture notre maigre troupeau.

Peu à peu j'en vins à me dégoûter de jouer avec la cendre du kanoun [Trou où l'on fait le feu.], ou avec les pierres qu'on fait rouler du haut de la montagne. J'eus honte aussi de ma paresse en voyant ma mère se donner tant de mal. Je me mis alors à ramasser, pour notre provision d'hiver, le bois mort que les eaux entraînent depuis les hauts sommets jusque dans le lit des torrents. Je recueillis sur les chemins la bouse des vaches, car nous manquions de fumier. En un mot, j'essayai de me rendre utile; ce que voyant, ma mère Hasna me dit:

—Puisque la raison t'est venue, Mohamed, il faut que tu apprennes à lire et à écrire.

Dès le lendemain, elle m'envoya à la zaouïa de Chellata, où un thaleb donnait la première instruction aux enfants. La distance était grande: deux heures de marche à l'aller et davantage au retour quand on gravit la crête djurjurienne. Allah soit loué! il nous a donné à tous ici de bonnes jambes.

Il y avait bien une autre zaouïa plus près de nous, sur le territoire même de la tribu, au pied du pic que vous voyez là-bas, et à côté duquel vous venez de passer, le Tiziberth; mais ma mère n'avait garde de confier mon éducation à ces tolbas de Ben-Dris, qui ne m'eussent guère appris qu'à détrousser les voyageurs dans la vallée de l'Oued-Sahel.

Nous étions huit ou dix de notre sof [Parti.] qui partions chaque matin et revenions chaque soir. Ma mère Hasna avait dit à nos amis:

—Envoyez donc vos fils avec le mien chez le thaleb: il ne nous en coûtera que peu de chose, et nos enfants en retireront beaucoup de profit.

On avait écouté ce sage avis. Mais ne voilà-t-il pas que les Bou-Smaïl, s'apercevant que les Ameur-el-Aïn voulaient donner l'instruction à leurs fils, se sentirent pris de jalousie! Un matin, comme nous arrivions à l'extrémité du col de Chellata, du côté de la K'bila-Ousammeur [La Kabylie méridionale.], nous découvrons à mi-chemin de la Maison d'or une bande de garçons de notre âge. Ils étaient dix à douze. Ah! nous les eûmes bientôt reconnus pour nos ennemis! Mon premier mouvement fut de leur courir sus; mais je me souvins fort à propos d'une parole que ma mère m'avait bien des fois répétée: le temps n'est pas venu. Mes camarades s'étonnaient de ma prudence:

Choua! Choua_ [Doucement! doucement!]! leur dis-je; et j'ajoutai gravement: le temps n'est pas venu.