— L’aimes-tu, vraiment ?
— Hé ! hé ! passablement… répliquai-je. Et plus que passablement, si cela t’intéresse.
— Alors, vas-y ! Et, par son truchement, nous obtiendrons un jour un bateau, grâce auquel nous fuirons cette terre maudite. Je donnerais la moitié de la soie de toutes les Indes pour refaire un bon repas de chrétien.
Il recommença à me fixer, comme pour pressentir ma pensée.
— Penses-tu, dit-il, que tu réussiras avec elle ?
Cette question saugrenue me fit bondir. Il sourit, d’un air satisfait.
— Parfait ! parfait ! Mais, crois-moi, ne bouscule pas trop les choses. Les conquêtes trop rapides ne valent rien. Fais-toi valoir. Fais-toi désirer. Ne sois pas prodigue de tes gentillesses. Mets à son prix ton cou de taureau et tes cheveux d’or. Ta chance est en eux, heureux mortel ! Et ils feront plus pour toi que les cerveaux réunis de tous les savants de l’univers.
Les jours qui suivirent furent étourdissants pour moi. Tout mon temps était partagé entre mes audiences avec l’Empereur, mes beuveries avec Taiwun, mes entretiens avec le Grand Prêtre et les heures délicieuses que je passais dans la société de Lady Om. De plus, je demeurais éveillé une partie des nuits, sur l’ordre d’Hendrik Hamel, et les occupais à apprendre de Kim les mille détails de l’Étiquette, les manières de la Cour, l’histoire de la Corée et de ses dieux, jeunes et vieux, tous les raffinements du beau langage, et jusqu’à la langue vulgaire des coolies. Jamais on ne fit pareillement trimarder un pauvre matelot.
J’étais, en réalité, une marionnette entre les mains du Grand Prêtre Yunsan, qui se servait de moi pour ses secrets desseins. Il tirait les ficelles sans que je comprisse goutte à cette grande affaire. Avec Lady Om, oui, j’étais un homme, comme elle l’avait dit, non une marionnette. Et pourtant, pourtant, quand je retourne mon regard en arrière et médite à travers le temps, j’ai des doutes sur ce point. Je crois que, tout en cherchant à satisfaire avec moi sa passion, elle me faisait marcher à sa guise. Il n’en demeure pas moins que, sur un point, nous nous comprenions. Les désirs mutuels que nous avions l’un de l’autre étaient si ardents, si pressants, qu’aucune volonté, pas même celle de Yunsan, n’eût réussi à se mettre en travers.
L’intrigue de palais, que je devinais vaguement, mais dont je ne pouvais saisir exactement la trame, était dirigée contre Chong-Mong-ju, le cousin et prétendant de Lady Om. Il y avait là des fils et des fils, à n’en plus finir, je me perdais dans l’enchevêtrement de ce labyrinthe. Toutefois, je ne m’en tracassais pas autrement.