Je me contentais de rapporter à Hendrik Hamel, mon mentor, tout ce que j’en découvrais de détails intéressants. Et lui, assis, le front plissé, durant d’interminables heures de nuit, il s’appliquait à ordonner et à débrouiller, quand ce n’était pas à embrouiller, cette toile d’araignée. En sa qualité de fidèle esclave, il insistait pour m’accompagner partout, et tout voir aussi par lui-même. Mais souvent Yunsan s’opposait à sa présence et, de mon côté, je l’écartais de mes entretiens avec Lady Om. Je me contentais de lui rapporter ce qui s’était passé dans nos tête-à-tête, en taisant, bien entendu, les tendres incidents qui ne le regardaient pas.
Je crois qu’au fond Hendrik Hamel n’était point fâché de me voir assumer seul la responsabilité et les risques de la comédie qui se jouait. Si je réussissais, du même coup sa fortune était faite. Si, au contraire, je m’écroulais, il n’avait plus qu’à se retirer en paix dans son trou. Tel était, j’en suis convaincu, son prudent raisonnement. Il ne le sauva pas cependant du commun désastre, comme vous l’apprendrez tout à l’heure.
A Kim, je répétais sans cesse :
— Aidez-moi ! En reconnaissance, j’exaucerai tous vos vœux. Désirez-vous quelque chose ?
Il me déclara qu’il souhaitait commander les Chasseurs-de-Tigres, chargés de la garde du Palais Impérial, dont le sort serait désormais entre ses mains.
— Un peu de patience ! répondis-je avec aplomb. Votre souhait sera comblé. J’ai dit.
Comment je réaliserais ma promesse, je n’en savais rien. Aussi, n’ayant rien à donner, je m’étais montré, sans hésitation, magnanime et généreux. Le plus curieux est qu’un jour arriva où Kim obtint en effet la capitainerie des Chasseurs-de-Tigres. Et lui non plus n’eut pas à s’en louer.
J’abandonnai donc, pratiquement, à Hamel et Yunsan, qui étaient tous deux de profonds politiques, le soin de combiner leurs intrigues et de dresser leurs batteries. J’étais avant tout un amant, et mon sort était sans conteste plus enviable que le leur. Vous figurez-vous bien ma situation ? Celle d’un matelot, longtemps battu des tempêtes, qui maintenant se réjouissait, dînait et buvait du vin en compagnie des grands de la terre, qui était l’amant déclaré d’une belle Princesse et qui, par surcroît, se reposait de toute affaire sérieuse sur des cerveaux de la valeur de ceux d’Hendrik Hamel et du Grand Prêtre Yunsan ? N’était-ce pas réellement admirable ?
A plusieurs reprises, Yunsan avait tenté de savoir, par Hendrik Hamel, la vérité sur ce qui concernait mon passé. Mais, aussitôt, Hendrik Hamel redevenait un esclave stupide, uniquement occupé de plaire en tout à son bon maître, dont il n’avait jamais sondé les desseins. Et, pour détourner la conversation, il s’attardait en récits admiratifs de mes tournois de beuverie avec Taiwun.
Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce qui se passa d’exquis entre Lady Om et moi, quoiqu’elle ne soit plus, depuis bien des siècles, qu’une cendre chère à mon cœur. Mais nous n’avions rien à nous refuser mutuellement. Lorsque s’aiment un homme et une femme, rien ne saurait les tenir écartés l’un de l’autre, et les royaumes peuvent crouler sans faire se desserrer l’étreinte de leurs bras.