Puis, peu à peu, apparut sur l’eau la question de notre mariage. Elle se posa piano, piano, tout d’abord, par de simples potins de Cour, par des colloques à voix basse, entre eunuques et servantes. Mais, dans tout le Palais, il n’est pas de commérage de marmitons qui ne s’élève peu à peu jusqu’au trône.

Bientôt cette rumeur n’était plus un secret pour personne. Le Palais, et toute la Corée avec lui, qui vibrait à son unisson, en furent en grande agitation. Il y avait de quoi. Ce mariage était, pour Chong-Mong-ju, un plein coup de poing entre les yeux.

Il lutta contre, de toutes ses forces, et accepta, avec Yunsan, la bataille décisive pour laquelle celui-ci était prêt. Il réussit à attirer dans son parti la moitié du clergé des provinces et, jusqu’aux portes de son Palais, l’Empereur affolé vit défiler d’interminables processions de prêtres protestataires.

Yunsan tint dur comme un rocher. L’autre moitié du clergé avait embrassé sa cause et lui demeurait fidèle, ainsi que toutes les grandes villes de l’Empire, telles que Keijo, Fusan, Song-do, Pyen-Yang, Chenampo et Chomulpo. Lui et Lady Om investirent complètement l’Empereur. Comme elle me l’avoua par la suite, elle fit pression sur lui, par ses crises de nerfs et ses larmes, et le menaça d’un scandale public qui ébranlerait les bases mêmes du Trône. Yunsan acheva la déroute de cet esprit faible, en lançant ce pitoyable monarque dans de nouvelles débauches, tenues prêtes à cet effet.

Si bien qu’un jour arriva où Yunsan, en guise d’avertissement, avec un imperceptible clignement de ses yeux austères, devenus soudain plus railleurs et plus humains que je ne les en eusse jamais crus capables, me déclara :

— Il vous faut laisser croître vos cheveux, pour le nœud du mariage.

Comme il n’est pas dans l’ordre naturel des choses qu’une Princesse du Sang Impérial épouse un matelot, même quand celui-ci s’affirme, sans preuves visibles et palpables, un descendant des Princes de Koryu, un décret fut promulgué par l’Empereur, déclarant que telle était mon authentique ascendance. En même temps, les Gouverneurs rebelles de cinq provinces ayant été roués et décapités, je fus nommé, moi-même, Gouverneur unique de ces cinq provinces. Et, comme il fallait parfaire le nombre sept, qui est considéré en Corée comme un nombre magique, deux autres Gouverneurs de deux autres provinces furent pareillement révoqués pour me faire place.

Seigneur ! Seigneur ! un pauvre matelot… Me voilà donc envoyé sur les grandes routes de la Corée, avec une escorte de cinq cents soldats, et une nombreuse suite, pour aller prendre possession du gouvernement de sept provinces, où cinquante mille hommes de troupe m’attendaient sous les armes ! Partout où je passais, je distribuais à mon gré la vie, la mort et la torture. J’avais à moi un trésor, avec un gardien pour le défendre, et un régiment de Scribes à mes ordres, pour leur dicter mes volontés. Un millier de Percepteurs d’impôts m’attendaient aussi, chargés d’extirper au peuple, en mon nom, ses derniers sous.

Les sept provinces qui m’avaient été allouées constituaient la frontière septentrionale de la Corée. Au delà s’étendait le pays que nous appelons aujourd’hui Mandchourie, et qui était alors connu sous le nom de Pays des Hongdas, ou des Têtes-Rouges.

C’étaient de hardis pillards montés, qui parfois traversaient le Yalou sur leurs chevaux rapides, en masses compactes, pour s’abattre comme des sauterelles sur le territoire coréen. Le bruit courait qu’ils s’adonnaient au cannibalisme. Toujours est-il, comme je l’appris par ma propre expérience, qu’ils étaient des combattants redoutables, et qu’il n’était point commode d’en venir à bout.