L’année qui s’écoula fut fortement tourmentée. Tandis qu’à Keijo, Yunsan et Lady Om achevaient la perte de Chong-Mong-ju, je me taillai, dans mon gouvernement, une glorieuse renommée. C’était toujours Hendrik Hamel qui, dans mon ombre, me poussait et dirigeait. Mais, pour tous, j’étais la tête habile qui commandait et agissait.

En mon nom, Hendrik Hamel enseigna à mes troupes la tactique et l’exercice européens, et les conduisit se mesurer avec les Têtes-Rouges. Ce fut une lutte magnifique, qui dura une année entière. Mais, au terme de l’an, la frontière nord de la Corée était en paix, et sur la rive coréenne ne se trouvait plus une seule Tête-Rouge, sauf les morts laissés par l’ennemi.

J’ignore si cette invasion de Têtes-Rouges est rapportée dans les histoires d’Occident. J’ignore également si on y fait mention de celle qui, durant la génération précédente, fut conduite en Corée par Hideyoshi, alors Soghu du Japon. Cette invasion pénétra jusqu’au sud de la Corée, et Hideyoshi expédia au Japon un millier de barils, remplis d’oreilles et de nez, baignant dans de la saumure, qui provenaient des Coréens tués sur les champs de bataille. J’en ai causé souvent avec maints vieillards des deux sexes, témoins oculaires de ces combats, et qui avaient échappé à la marinade. Si ces deux grandes invasions, japonaise et des Têtes-Rouges, sont consignées dans les livres d’histoire, vous saurez exactement à quelle époque Adam Strang a vécu.

Mais revenons à Keijo et à Lady Om.

Seigneur ! Seigneur ! c’était une vraie femme ! Pendant quatre ans, je la possédai en paix. Toute la Corée avait accepté notre mariage. Chong-Mong-ju, dépossédé de toute influence, tombé en complète disgrâce, s’était retiré quelque part sur la côte de l’extrême nord-est, pour y cuver son dépit. Yunsan commandait en dictateur. La paix régnait sur le pays où, chaque nuit, couraient les signaux qui la proclamaient.

Les jambes grêles de l’Empereur, plongé dans ses débauches, s’affaiblissaient de plus en plus, de plus en plus ses yeux devenaient chassieux. Lady Om et moi avions gagné la partie souhaitée par nos cœurs. Kim commandait aux gardes du Palais. Quant à Kwan-Yung-Jin, le malencontreux gouverneur qui nous avait infligé, à moi et à mes compagnons, le supplice du carcan et nous avait fait battre en public, lors de notre arrivée en Corée, je l’avais destitué et lui avais interdit de paraître jamais à Keijo.

Oh ! Johannes Maartens n’avait pas non plus été oublié ! La discipline est solidement ancrée dans la tête d’un matelot et, en dépit de ma grandeur nouvelle, je ne pouvais oublier qu’il avait été mon capitaine, aux jours anciens où nous naviguions ensemble sur le Sparwehr, à la recherche de nouvelles Indes. Selon l’histoire que j’avais contée, lors de mon début à la Cour, il était le seul homme libre de ma suite. Le reliquat des matelots, considéré par tous comme mes esclaves, ne pouvait prétendre à une fonction officielle quelconque.

Le cas de Johannes Maartens était différent et il monta en grade. Le vieux roublard ! J’étais loin de deviner ses intentions, quand il me demanda à être nommé Gouverneur de la misérable petite province de Kyong-ju !

Celle-ci ne possédait aucune richesse propre, du fait de son agriculture ou de ses pêcheries. Le revenu des impôts couvrait à peine les frais de leur perception et la qualité de Gouverneur était plus qu’honorifique. L’endroit était en vérité un vrai tombeau — un tombeau sacré — car sur la Montagne de Tabong étaient ensevelis, à son sommet, dans de riches reliquaires placés dans des caveaux, les ossements des anciens Rois de Silla. Johannes Maartens me déclara qu’il préférait être le premier dans la petite province de Kyong-ju que le suivant d’Adam Strang. Et j’étais loin de me douter que, s’il emmenait avec lui quatre des matelots, ce n’était pas uniquement pour peupler sa solitude.

Magnifiques furent pour moi les premiers temps de mon élévation. Je gouvernais mes sept provinces par l’intermédiaire de Nobles nécessiteux, à la dévotion de Yunsan, qui les avait choisis à mon intention. Tout le travail était pour eux et mon seul rôle consistait à me livrer, de temps à autre, à quelque inspection, effectuée avec tout l’apparat digne de ma grandeur et où Lady Om m’accompagnait. Nous possédions tous deux, sur la côte sud, un Palais d’Été fort agréable et où nous résidions de préférence. Pour me divertir, j’encourageais les sports, parmi les Nobles, principalement la lutte et le tir à l’arc, où leurs pères avaient excellé. J’effectuai aussi, avec Lady Om, des chasses au tigre, dans les montagnes septentrionales.