Jugez-en plutôt ! Alors que les Coréens ont pour les morts ancestraux un culte fanatique, ce vieux pirate hollandais, assoiffé de rapine, en compagnie de ses quatre matelots, dans sa province perdue de Kyong-ju, ne commit-il pas la folie de profaner les tombes des anciens Rois de Silla, qui y dormaient, depuis des siècles, dans leurs cercueils d’or ?
L’opération s’effectua pendant la nuit et, avant le lever du jour, les cinq conjurés se hâtèrent de se mettre en route, afin de gagner la côte.
Mais, le jour qui suivit, s’abattit sur toute la contrée un brouillard intense, où ils s’égarèrent. Ils ne purent rejoindre la jonque qui les attendait et que Maartens avait frétée en grand secret. Un fonctionnaire local, nommé Yi-Sun-Sin, tout dévoué à Chong-Mong-ju, se lança à leur poursuite, avec des soldats. Ils furent encerclés et faits prisonniers. Seul, Herman Tromp parvint à s’échapper dans le brouillard et put, par la suite, me conter le détail de ce qui était arrivé.
Toute cette nuit-là, quoique la nouvelle du sacrilège se fût déjà répandue à travers les provinces du nord, qui se soulevèrent incontinent contre les fonctionnaires impériaux, Keijo et la Cour dormirent paisiblement, dans une ignorance complète des événements. Sur l’ordre de Chong-Mong-ju, les fanaux de paix continuèrent à briller sur toute la Corée. Il en fut de même au cours des nuits suivantes, tandis que les messagers de Chong-Mong-ju crevaient leurs chevaux, pour aller porter partout ses ordres souverains.
Comme je sortais, à cheval, de Keijo, à l’heure du crépuscule, pour aller faire un tour dans la campagne, je vis, sous la Grande Porte de la capitale, s’abattre la monture fourbue d’un de ces messagers, et son cavalier, se relevant, continuer à pied son chemin. Je poursuivis ma route, sans m’inquiéter de savoir quel était cet homme, et ne me doutant guère qu’il apportait avec lui mon destin.
Le message dont il était chargé fit éclater la révolution au Palais Impérial. Lorsque j’y rentrai, à minuit, tout était terminé.
Dès neuf heures du soir, les conjurés s’étaient emparés, dans son appartement même, de la personne de l’Empereur. On le contraignit à mander devant lui tous ses ministres et, à mesure qu’ils se présentaient, ils étaient abattus. Les Chasseurs-de-Tigres s’étaient soulevés, eux aussi. Yunsan et Hendrik Hamel furent faits prisonniers, et férocement battus par eux, à coups de plats de sabre. Les huit autres matelots purent s’échapper du palais, emmenant avec eux Lady Om. Ils y réussirent grâce à Kim qui, l’épée à la main, leur ouvrit un passage à travers ses propres soldats révoltés. Kim tomba dans la bataille et fut foulé aux pieds. Mais, malheureusement pour lui, il ne mourut pas de ses blessures.
Comme une risée de vent qui s’élève durant une nuit d’été, la révolution souffla et passa tout naturellement sur le Palais. Dès le lendemain, Chong-Mong-ju était remonté en selle et redevenu tout puissant. L’Empereur souscrivit à toutes ses volontés. Sauf l’émotion, qui fut générale, à la nouvelle de la profanation des anciens Tombeaux Royaux, la Corée demeura paisible. Chong-Mong-ju fut partout acclamé. Les têtes des anciens fonctionnaires tombaient, dans le pays entier, et ils étaient remplacés par des créatures du nouveau potentat. Il n’y eut, nulle part, aucun soulèvement.
Voici maintenant quel fut notre sort.
Johannes Maartens, et les trois matelots capturés avec lui, furent amenés à Keijo, couverts des crachats de la canaille de tous les villages et de toutes les villes où ils passèrent. Puis ils furent enterrés, jusqu’au cou, dans le sol de la Grande Place, qui s’étendait devant le Palais Impérial. On leur donna à boire, afin de prolonger leur existence et pour qu’ils pussent, plus longtemps, soupirer ardemment vers la nourriture, toute fumante et savoureuse, que l’on déposait devant eux et renouvelait une fois par heure, pour les tenter. On m’a assuré que le vieux Johannes Maartens survécut le dernier et ne rendit l’âme qu’au bout de quinze jours.